Voie sans issue

Il est près de midi lorsque je me réveille. J’ai dormi presque quatorze heures. Je pourrais me sentir revigoré mais non. Je me pépare un demi-litre de café pour me motiver à sortir. Sans effet. Marcher est un supplice: un petit tour et puis revient. Je me sens vide, atterré.

La route est encore longue. Combien de temps? Lorsque je regarde les années derrière moi, depuis le premier diagnostic je n’ai pratiquement jamais connu de phases d’euthymie (stabilité). Mon trouve bipolaire ce n’est pas simplement haut–bas, euphorie–dépression: ce sont des phases de dépression insupportable et des phases maniaques où je pars complètement en couille. Où va-t-on avec ça? Je suis aujourd’hui dépressif biologiquement, cycliquement, mais je suis aussi profondément déprimé par tout ce qu’il m’est arrivé, par comment le trouble bipolaire a laminé mon existence, par tout ce qu’il m’a fait perdre ou manquer. Les couches s’ajoutent. Je me demande parfois si je n’ai pas atteint un point de non-retour: soumis à une telle gravité que jamais je ne remonterai. Je dois aussi ainsi compter avec un problème majeur: avoir longtemps vécu, avant de devenir « officiellement » bipolaire, dans la recherche permanente de l’euphorie. J’étais accro à la dopamine, à la sérotonine, à la noradrénaline, à l’adrénaline… J’ai été sportif d’assez haut niveau: j’ai connu les bains d’endorphines. J’ai expérimenté toutes sortes de drogues — et la plus forte de toutes: l’amour fou. Neurotransmetteurs, hormones, quand reviendrez-vous? Et aurais-je le droit de vous retrouver tels que je vous ai connus il y a si longtemps? Certainement pas? Je n’étais pas conçu pour vivre au-delà de quarante ans: j’aurai toujours vingt-cinq ans — mais sans espoir et insouciance? Le plus beau sera-t-il toujours derrière? Puis-je croire à un futur? Je hais mon fatalisme mais ne peut faire autre chose que composer avec, pour le moment.

Je regarde consterné ma page Meetic. Comment ai-je pu me laisser convaincre de m’inscrire sur un tel site? Ils appellent l’interface la « boutique »: le consumérisme étendu jusqu’à la recherche de l’amour. Il y a une fonction shuffle inspirée de Tinder qui permet de tuer le temps pendant un quart d’heure. L’an passé j’ai perdu le disque dur qui contenait toutes mes photos. Celles que j’ai retrouvées dans mon espace Google sont ce qu’elles sont… Sans doute insuffisantes. Repensant au premier article de ce journal, j’ai écrit en description de mon profil: « I don’t have Rolex nor the Midas touch though I still believe in dreams come true. » Je ne sais pas si l’ironie fonctionne beaucoup sur Meetic ni si ce genre de message en anglais est facilement compréhensible. Cela fait très, trop beautiful loser. Peut-être devrais-je mettre à la place un curriculum vitae détaillé? Quelle merde.

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