Porque te vas

« Il y a des fois où votre vie est ce qu’elle est, et où vous ne verriez pas la nécessité de la changer. Quelqu’un, ou quelque chose, se chargera de le faire à votre place » (Buenos Aires, 13 mars 2013)

Je relis ce que j’ai écrit dans l’article « Impuissance et désespérance »: « On monte en amour: mon cahier de 2013 décrit par saccades mon ascension dans l’héroïne de l’héroïne que Christina représentait pour moi. » Peut-on devenir bipolaire par amour ou, plus correctement dit, l’amour — fou — peut-il éveiller un trouble bipolaire latent? Lorsque je relis mes cahiers et repense à l’arrivée de Christina dans ma vie, à la fin de l’année 2012, je ne peux complètement laisser cette question de côté. « C’est encore monté. Cela n’arrête pas de monter »; « quand les choses sont-elles montées ainsi? » puisé-je ici et là, encore et encore, dans mes notes de l’époque. Me laissai-je alors emporter par une passion trop intense, trop brûlante? Je ne le saurai jamais et ne veux, de toute façon, pas le savoir. 

J’avais trente-six ans et vivais et travaillais en Argentine, à Buenos Aires, depuis presque trois ans. J’avais trente-six ans mais, à plusieurs égards, et pas seulement physiquement, je paraissais alors bien plus jeune que mon âge. J’aimais mon statut d’adolescent éternel. J’avais atteint une acmé dans mon appétence pour la fuite en avant face au vide existentiel, l’errance et les échappées nocturnes, les refuges invariablement éblouissants de l’alcoolisme mondain, de la drogue, des relations sexuelles faciles et sans suite, ou de n’importe quel fantasme nocturne. Buenos Aires et en particulier les aires entre San Telmo, où je résidais, et Palermo constituaient un théâtre parfait. Lorsque je rentrais en France, j’avais parfois, lorsqu’on me demandait des précisions sur ma vie, des réponses parfaitement cyniques comme: « je sors, je me bourre la gueule, je prends des drogues, je couche avec plein de meufs. » Tomber amoureux faisait tout sauf partie de mes plans. Je ne croyais même plus en l’amour. J’avais connu et assez donné. Mon disque de chevet était Separations de Pulp. Je travaillais correctement, mangeais sainement, faisais régulièrement du sport — mais, lorsque la nuit venait, tel un caballero de la noche, je mettais un point d’honneur à me ruer dans l’éphémère, dans les flammes noires brûlant du crépuscule à l’aube.  

Christina était étudiante, extrêmement jolie, adorable et courtoise, et venait du quartier de La Boca, où les occidentaux comme moi ne s’aventuraient que rarement. Je fus sa proie. C’était le 13 décembre 2012. J’avais atterri dans un bar sombre entre San Telmo et La Boca, après avoir perdu la bande de potes avec qui j’étais en début de soirée; j’avais tellement fumé d’herbe que je crevais de soif et descendais bière sur bière au comptoir. Soudain, je m’étais retourné et l’avais vue entrer dans le bar et se diriger vers moi. Elle me demanda: « nous nous sommes déjà rencontrés, non? » Faisait-elle référence à une autre vie ou à une autre nuit dont je n’eusse pas gardé le souvenir? De ses grands yeux noirs et du haut de sa silhouette élancée elle semblait me défier: « plonge, noie-toi un bon coup, profite de l’ivresse des recoins obscurs, car dans quelques heures, quelques jours, quelques semaines, je passerai te chercher, t’attraper et t’enlever vers les hauteurs lumineuses qui seront les nôtres. » Je ne fis rien pour la séduire le soir-même. Une petite voix en moi me susurrait: « ne bouge pas, attends, c’est peut-être elle. » Une fibre venait de se réveiller en moi. 

C’était elle. Christina était la femme de ma vie, comme j’étais l’homme de la sienne. Notre première année ensemble fut un véritable conte de fées. J’avais l’impression de vivre, je vivais mon premier grand amour, comme un adolescent. Je regarde aujourd’hui les dizaines de pages, d’un romantisme désuet mais poignant, noircies à l’époque sous l’empreinte de la passion — et cette rhétorique invariable de la montée, de l’altitude, de l’amour vécu comme une drogue dure. J’écrivais pour combler ses absences, pour déverser le trop-plein d’émotions provoqué par son entrée fracassante dans ma vie. « Parfois, encore, je contemple notre amour avec ébahissement, éblouissement, comme devant la lumière irradiante d’un trop beau rêve. Est-ce que cet amour est un si beau motif pour écrire, ou est-ce que j’écris pour motiver notre amour? J’écris car je suis incapable de contenir la passion que je ressens: celle-ci me fait me sentir jeune et sauvage comme l’aube » (17 mars 2013); « d’où viennent ce besoin et ce désir d’écrire, de transcrire en permanence la beauté et la force de notre histoire? Cherché-je à laisser une empreinte de, à donner une postérité à ce que nous vivons? Quelle vanité; tous ces mots, en effet, ne donneront jamais qu’un incomplet, partiel et pâle reflet des moments dans leur réalité. Mais je continuerai à les écrire, par nécessité, envie et plaisir, ainsi que, non pas pour ne pas oublier, car l’oubli de cet amour sera désormais totalement impossible, mais pour garder une mémoire enrichie d’images phrasées dans des lettres idylliques » (27 avril 2013).

Christina et moi étions l’un comme l’autre sidérés par notre bonheur et la réciprocité de nos sentiments. Notre relation devenait de plus en plus fusionnelle. La différence d’âge n’était en rien un problème. La candeur et la fraîcheur de Christina m’incitaient à enfouir mes angoisses et névroses de trentenaire: « suis-je passé par, suis-je encore dans une crise existentielle? La perception accélérée du temps, la conscience de la fin ne donnent que plus d’acuité à mes sentiments, ne me précipitent que davantage dans les roses piquantes et sublimes de notre amour. Une nuit avec elle, me réveiller dans ses bras, ou partir à leur recherche: les palais sertis de perles et d’émeraude de l’existence. Je lui ai écrit qu’elle était la lumière de ma vie; c’est vrai, et elle brille, et elle brille, je pourrais dire de mille feux mais ce serait finalement bien peu » (14 avril 2013). Étant le seul lecteur de mon journal, je n’hésitais pas à m’étaler dans des parterres de fleur bleue: « je l’aime. Je l’aime de façon totale, absolue. Je suis en adoration totale devant elle et devant ce que nous vivons. Elle concentre tout; au-delà d’elle, les choses, le monde ont tellement peu de sens » (25 avril 2013); « mes soirées et mes nuits se drappent inlassablement de sa présence. Et ce sont des déluges d’amour et de désir dans lesquels nous nous perdons » (16 mai 2013); « l’amour même doit résider dans l’émotion puissante que provoque la poésie de l’autre; chaque composition de ses attitudes est un merveilleux et long poème (18 mai 2013); « nous continuons de nous abandonner à une attraction merveilleusement électrique voire violente. Nos batailles sexuelles sont de plus en plus intenses, délicieuses, enivrantes, exténuantes. L’assassinat mutuel dans le désir constitue l’un des points d’orgue de notre amour, un vaste pont sans limite à travers les cieux de la passion, depuis lequel nous hurlons à ce bonheur d’être éternel, englobés que nous sommes dans chacune des secondes en ébullition de nos unions débridées, enfiévrées, étoilées » (16 juin 2013). 

Notre ascension dans l’amour semblait sans fin. Nous partagions tout, nos convergences comme nos différences. Nous sortions beaucoup. Au mois d’octobre 2013, nous vîmes Tame Impala, que nous adorions mutuellement, en concert au Teatro Vorterix, moment que nous qualifiâmes de « plus belle nuit au monde ». À la fin de l’année, Christina m’annonça son désir de venir définitivement emménager chez moi. Je n’attendais que ça. L’appartement que je louais dans San Telmo était suffisamment vaste pour nous deux. J’avais obtenu une promotion dans mon travail. Un an après mes plus folles fuites en avant et mon rejet ultime du sentiment amoureux, ô surprise, ô mec tu t’es fait baiser, je m’étais converti à la religion de la vie à deux. Elle savait que j’écrivais beaucoup sur elle, sur nous, et m’offrit un nouveau cahier, épais, aux feuilles légèrement beiges et sans lignes, à la couverture rigide et sombre. 

J’avais, nous avions, quelque part, d’un point de vue objectif, tout pour être et continuer à être heureux. Au début de l’année 2014, Christina et moi régnions sans partage sur notre empire de soleil. Je me sentais encore d’une jeunesse étourdissante. Les vacances estivales allaient s’achever, je devrais travailler davantage qu’avant et le fait de devenir moins disponible dans notre romance m’angoissait légèrement. Mais, dogmes stupides, si l’amour arrive lorsqu’on l’attend le moins, la maladie arrive lorsqu’on voudrait tout sauf elle. Je me mis en effet soudain, de temps à autres, à être assailli par des crises de mélancolie ou de mal du pays comme je n’en avais jamais éprouvé au cours des années précédentes. Parallèlement et corollairement, mon énergie oscillait de manière préoccupante. Je l’écrivis dès la fin du mois de janvier dans mon journal: « je me réveille parfois, curieusement déprimé, les yeux lourds tournés vers un reflet de la fenêtre où m’apparaît un théâtre du vieux continent boréal. » Puis, le 26 février 2014, relatai-je: « je ne comprends plus. Je passe, sans crier gare, des abysses et des angoisses les plus profonds aux extases les plus altières. Hier, je me suis vu couler progressivement, perdu et isolé, jusqu’à me couper de Christina. (…) Aujourd’hui, je rentre du travail au bord de la crise de spleen et de panique. Nous sortons manger dehors, en terrasse. Deux jeunes arrivent armés de guitares et interprètent une magnifique version de « The man who sold the world ». Moment de grâce dans ma glissade désespérée au fond de la fatigue. J’arrive toujours à répondre à Christina quand elle me dit qu’elle m’aime, mais je ne suis pas là. Je m’agite dans mon sommeil, me tourne et retourne, la sens qui me réconforte régulièrement. Je passe une partie de l’avant-aube, les yeux grand ouverts, passant d’une angoisse à l’autre, mes pensées ricochant fiévreusement sur des images de la France, au loin. Mais, la journée qui vient, de façon miraculeuse, inespérée, est une lente remontée vers la lumière. » 

Tout cela n’aurait pu être qu’une passade, une fenêtre ouverte par un coup de vent que l’on referme résolument. Mais mes états d’âme étaient de plus en plus versatiles et mes coups de pompe de plus en plus récurrents. 14 mars 2014: « à force de me sentir tomber tout en voulant voler, à la suite d’une nouvelle chute après deux jours de travail intense, j’ai décidé de prendre les choses en main médicalement. Better living through chemistry, non? » On me prescrivit du clotazépam: le médicament devait normalement diminuer mes angoisses et m’aider à me restabiliser. Néanmoins, deux semaines plus tard, je me réveillai un matin sans mon cerveau. Je ne pouvais plus rien faire. Je fus placé en arrêt maladie (30 mars 2014): « toute la semaine, j’ai continué à tomber. La situation devient critique. Je n’ai pas pu aller travailler. Chez le médecin que je consulte, une femme adorable et compétente, ma voix tremble, mon regard est rapidement perdu. Si j’avais des doutes, je ne suis plus dans la simulation. Je suis malade. Je suis en dépression; le mot « bipolaire » a même été prononcé comme hypothèse. Je vais devoir voir un psychiatre. Je commence les antidépresseurs aujourd’hui même. » J’entrais dans un domaine inconnu de l’existence, qui m’effrayait; une première visite chez un psychiatre est toujours quelque chose de marquant.

Christina était démunie. À même pas vingt-cinq ans, elle se retrouvait avec son prince charmant vectorisé en vieux garçon dépressif en plein burn-out. J’arrivais encore à l’accompagner lorsqu’elle sortait voir des amis mais je me retrouvais pris dans des limbes nerveuses qui m’isolaient et allaient jusqu’à me plonger dans des attaques d’aphasie totale. « Progressivement, je deviens un élément à part. Je m’enfonce, disparais. Rideau, je suis cuit et pris dans une crise d’angoisse comme je n’en ai jamais connu. Plus tard, de retour chez moi, couché contre Christina, entre ses larmes de désemparement et mes frissons, j’ai le sentiment, le pressentiment que, si tout ça ne change pas, je la perdrai, à un moment, tôt ou tard. Le bonheur est toujours trop beau pour être vrai. La journée qui suit est basse, lente; Buenos Aires pétrifiée sous des chappes de nuages de plomb dans une atmosphère dépourvue d’espoir. Ravagés par nos mélancolies, nous nous laissons glisser dans un doux calme de soirée automnale jalonné de regards tendres mais chargés de peur et d’interrogations » (30 mars 2014). 

J’étais en chute libre. Si le registre de l’ascension avait prédominé dans mon journal de l’année 2013, celui de l’effondrement allait marquer celui de l’année 2014. Le psychiatre que je voyais m’avait prescrit de l’escitalopram comme antidépresseur et de la lamotrigine à faible dose comme thymorégulateur. Je n’avais jamais expérimenté ce genre de médicaments et je ne comprenais pas leurs effets — j’avais l’impression qu’ils me lissaient encore plus vers le bas. La situation était de plus en plus difficile pour Christina. J’étais souvent ailleurs, détaché; mon humour comme ma libido s’enfuyaient et ce n’était qu’en consommant un peu d’herbe que je les retrouvais. Notre amour était toujours là, mais comme en sursis, pris dans l’étau de cette dépression qui ne faisait qu’ouvrir de plus en plus un vide sous mes pieds. « J’ai passé la semaine incapable de faire quoique ce soit, ou presque. Je suis épuisé, je me sens lent, sortir dans la ville est une épreuve, les bruits m’agressent. Incapable de penser retourner travailler. Cependant, dans cette mélasse quotidienne d’apathie, d’atonie et de sommeil, Christina et notre amour luisent de mille feux. Hier soir, une fois de plus, nous ouvrions l’arène de nos ébats, un peu plus béante, un peu plus folle, un peu plus éperdue, jusqu’à nous laisser ébahis et transis de plaisir épuisé » (4 avril 2014). « Je me suis laissé glisser, retrouvant un fond d’herbe et le fumant consciencieusement en attendant que Christina ne rentre. Que ferais-je si elle n’était pas là? Je me sens vide, vidé, et mes séances chez le psychiatre et la psychologue pointent progressivement un craquage après des années et des années sur la corde. Dans les tristes poses que je prends en contemplant ma tasse de café, en terrasse, près du centre médical, en fredonnant entre mes lèvres les chansons des premières années de Suede, il y a ainsi le glas d’une jeunesse brûlée » (8 avril 2014). « Je continue mon vol stationnaire en sous-sol. Il paraîtrait que je pourrais aussi être bipolaire. Je ne vois pas d’évolution. Je suis triste, l’Europe, la France me manquent. Je ne fais pas grand chose à part télécharger des films. Mes moments de lumière s’appellent Christina mais ils deviennent irréguliers et j’ai le sentiment de l’entraîner avec moi; elle devient plus morose, dort de façon quasi pathologique… » (18 avril 2014). « J’ai l’impresion de tomber un peu plus chaque jour. Quel est ce machin, Lamictal? Et les antidépresseurs ils vont faire de l’effet un jour ou l’autre? Ces dernières quarante-huit heures ont été horribles, amorphes, et c’est une heureuse surprise de voir que je trouve encore la force d’écrire. Je reste, sinon, des heures au lit, à fixer le plafond, le ciel de cette prison argentine dorée, ou des souvenirs d’ici et là qui me hantent aléatoirement. Je me sens m’éloigner peu à peu de la notion d’existence. Je n’ai plus aucune libido. Et je regarde cette jeune femme magnifique et talentueuse qui vit avec moi se mourir d’inquiétude mais pleine de petites attentions câlines. Ma jeunesse est-elle définitivement morte? Ma nostalgie de la France ne cesse de s’accroître; ici, je me sens perdu sur une île, sans repères » (19 avril 2014). « Je me suis réveillé en pleurant, terrifié à imaginer quelles pourraient être les issues de mon état actuel — la pire de toutes étant, évidemment, de perdre Christina et son amour. Elle-même le sait; à l’intérieur de notre café préféré, elle m’a confessé qu’elle se sentait comme dans un compte-à-rebours — je ne lui ai même pas demandé ce qu’elle entendait par là » (20 avril 2014). « Des jours à tomber, entraîné vers les profondeurs. Je deviens de plus en plus froid et détaché vis-à-vis de Christina. Des heures à regarder les DVD live de Suede, jusqu’à l’obsession, entre les moments de stupeur et d’abattement. Elle a commencé à travailler comme serveuse dans un bar. Seul ce soir, je réécoute Bloodsports de Suede et plus que jamais y entends, y vois la bande originale de nos premiers mois d’amour et de bonheur ensemble. Cela fera presque un an et demi. Cet amour, ma dépression ne l’aura pas » (29 avril 2014). Il nous fallut cependant patienter encore deux mois. Mon traitement avait été augmenté, mon comportement était de plus en plus déroutant, j’étais léthargique et froid, j’avais beaucoup maigri. Christina décida à un moment d’aller passer deux semaines chez ses parents, à La Boca, pour échapper à mon absence. Puis, en deux ou trois semaines, les choses s’améliorèrent: le traitement semblait enfin fonctionner. Au début du mois de juillet, j’avais complètement sorti la tête de l’eau et repris le travail. Une nouvelle route d’optimisme s’ouvrait. Le 6 juillet 2014, j’écrivai: « ma relation avec Christina est repartie, plus lumineuse, sincère et tendre que jamais. » Singulièrement, j’allais arrêter de tenir mon journal à cette date. 

Il devait cependant rester un « avant » et un « après ». Je demeurais sous étroite surveillance psychiatrique. Je sentais que je ne pouvais pas si facilement revenir à une vie sans médication. Et il y avait cette grande question: étais-je bipolaire ou simplement passé par un état de dépression névrotique, un burn-out? Mon psychiatre retira les antidépresseurs qui tendaient à me booster anormalement et introduisit le lithium. L’évolution au terme de quelques mois ne fut pas positive. Mes tendances dépressives revenaient lourdement. J’avais du mal à faire mes journées de travail. Je faisais une fixation sur mon mal du pays: était-il une conséquence de ma dépression ou son moteur? J’adorais Buenos Aires mais j’avais la conviction que ma fragilité psychologique m’exposait à une nostalgie inéluctable de mes racines. Mon psychiatre retira le lithium et réintroduisit les antidépresseurs, tout en conservant la lamotrigine comme thymorégulateur.

Je me mis alors, dans les mois qui suivirent, à faire les montagnes russes, remontant, redescendant sans cesse et sans bien saisir pourquoi ni comment. Quelque chose m’attirait inexorablement vers le bas ou dans l’angoisse. Mon humeur était sérieusement altérée mais je n’arrivais plus à discerner si cette altération était l’expression même de mon mal-être ou un effet indésirable du traitement pharmaceutique. Peut-être étais-je finalement bien bipolaire? Mon psychiatre m’avait mentionné, à juste titre, qu’un diagnostic définitif de bipolarité demandait en moyenne plusieurs années. J’étais perdu. Je rêvais seulement d’aller mieux, de pouvoir me sentir comme je me sentais au début de ma relation avec Christina, ou avant. Je ne voulais pas, je ne voulais plus être malade. Et j’avais très peur que mes tendances dépressives ne résultassent de mon incapacité, de mon angoisse à vivre expatrié.

Pour Christina et moi, l’année 2015 fut pâle, tendue et, à la fin, dramatique. Nous ne partîmes pas en vacances. Nous ne nous prenions plus en photo. Je ne tenais plus de journal. En perte d’énergie, je la laissai souvent sortir seule. Nous consommions parfois de la cocaïne pour nous relancer ensemble dans de longues nuits de fête qui s’achevaient généralement dans des crises d’angoisses ou de colère. J’avais l’impression d’avoir pris plusieurs années d’un coup alors qu’elle bourgeonnait et s’épanouissait de plus en plus comme une jeune femme de son âge: étais-je un poids pour elle? Elle me le fit un soir plus ou moins comprendre: ce n’était pas un ultimatum mais il était clair que si notre amour continuait à s’éroder du fait de mon abstraction plus ou moins constante dans un ailleurs qu’elle et moi, nos routes en viendraient à diverger. Je partis deux semaines seul en vacances en France et y trouvai une énergie incroyable, sortant tous les soirs, reparcourant mes grands itinéraires parisiens nocturnes, finissant finalement par tromper Christina. Au retour, j’étais plus obscur et abattu que jamais. J’avais perdu toute motivation au travail, je raccourcissais mes jounées autant que je pouvais. Le soir, je fumais de l’herbe en me plongeant dans ma discothèque, ressassant des images de mes vies parisiennes, n’adressant parfois que rarement la parole à Christina. Elle savait que je souffrais mais la situation était, d’une autre manière, aussi difficile pour elle que pour moi. Nous n’arrivions plus à nous projeter ensemble dans le futur, à partager des horizons communs.

Nous étions entrés dans le mois de septembre 2015. L’album Currents de Tame Impala venait de sortir. J’écoutais, les larmes aux yeux, la chanson « Love/paranoïa » et ce couplet final qui me rappelait nos joutes enfantines dans la réserve écologique Costanera Sur, au bord de l’Océan Atlantique, bien plus d’un an auparavant: « do you remember the time we were / The time we were by the ocean / I didn’t care if it was day or night / the world was just where I wanted. » Nous étions très froids l’un envers l’autre depuis plusieurs jours. Christina me demanda: « Vincent… Est-ce que… Tu veux que nous nous séparions?… » — « Je… Je ne sais pas… Je… Je n’y arrive plus en ce moment. » C’était la réponse la plus sincère que je pouvais lui donner. Deux semaines après, elle retournait vivre chez ses parents, à La Boca. À la fin du mois d’octobre, elle m’annonça qu’elle avait rencontré un nouveau garçon et commencé une nouvelle relation. Même si voyais toujours quelques amis argentins, je me sentais seul, très seul. Je me mis à faire n’importe quoi: j’achetai de la cocaïne et rendis deux ou trois fois visite à des escorts; au travail je devins extrêmement irritable, m’engueulai sévèrement avec plusieurs de mes collègues; je n’avais plus rien à foutre de rien. Durant une semaine, je vécus reclus avec un énorme sachet de weed, déconnecté de tout, m’isolant dans des films de science-fiction comme Interstellar de Christopher Nolan. Et puis il y eut la nuit du 13 novembre. J’avais commencé à regarder très sérieusement le prix des billets d’avion, envisageant pour la première fois, plus que jamais, un retour définitif en France. Soudain, sur Facebook, ce fut l’explosion de messages de détresse et d’effroi. Je me connectai aux informations. Les lieux des attentats sur Paris — la rue de Charonne, le Bataclan, le Carillon — avaient une énorme valeur sentimentale pour moi. Je sortis me bourrer la gueule toute la nuit, me réveillant le lendemain en constatant que j’avais laissé toutes les lumières allumées et que le vinyle Venus and Mars de Paul McCartney & Wings tournait encore sur la platine. Jamais mon futur ne m’avait paru aussi incertain.

La fin de l’amour, ou du moins la fin de sa viabilité, et la façon que j’avais de me laisser couler encore davantage en subséquence exigeaient cependant un changement radical: il fallait que je fasse quelque chose, je ne pouvais pas continuer à vivre ainsi. Malgré les attentats et le climat de deuil et de peur qui régnait en France, je voyais de plus en plus le retour aux racines comme la voie logique à suivre et une solution à mes problèmes de santé mentale. Mon psychiatre et ma psychologue semblaient un peu démunis; ils savaient à quel point la névrose du mal du pays me rongeait. Tout alla ensuite très, très vite. À la fin du mois de novembre j’avais acheté un billet aller simple Buenos Aires-Paris pour le mois de janvier. Je ne m’en rendais pas compte mais je faisais ma première véritable crise maniaque. J’allais rentrer en France et tout irait mieux et je ne voulais pas entendre d’avis divergent. Au travail, je mis un point d’honneur à me comporter comme une vermine, envoyant balader tout et tout le monde pour un rien. Sans même attendre qu’on me renvoyât, je présentai ma démission. Quelque chose avait promptement shifté dans mon commutateur thymique. Je me sentais soudain une énergie débordante, avalant sans coup férir les nombreuses formalités de la fin de ma vie en Argentine. J’avais des envies de violence et me retrouvai même une fois engagé dans une rixe massive dans un parc marquant la frontière avec La Boca. Je n’en pouvais plus, je brûlais d’impatience de revoir ma terre natale. Je prenais toujours mes médicaments — antidépresseur, thymorégulateur et anxiolytique — mais ne rêvais que d’une chose: que mon retour en France me permette de les arrêter. 

Christina et moi n’avions pas complètement rompu le contact. Si la savoir dans une nouvelle relation ne faisait que conforter ma décision de quitter l’Argentine pour rentrer en France, je me rendais bien compte, lorsque nous nous retrouvions, à des petits détails dans nos attitudes, que l’amour n’était pas complètement mort. Mais les choses étaient telles qu’elles étaient et il était bien trop tard pour faire marche arrière. Elle avait sa nouvelle vie — et je me convainquais que notre séparation l’avait quelque part libérée du poids démesuré de mon mal-être et qu’elle pouvait à nouveau vivre sa jeunesse. À voir comment je perdais de plus en plus les pédales, à ne plus rien supporter de mon présent, elle ne put qu’appuyer, avec tristesse mais espoir pour moi, ma décision de changer radicalement de vie. 

Au tout début de l’année 2016, je pris un ferry et passai quelques jours à Montevideo, en Uruguay. J’étais à la fois très triste et très énergique. Si j’avais foi dans le futur, j’éprouvais une drôle de sensation — celle d’une parenthèse d’oisiveté magique, détachée de tout, et qui jamais ne se reproduirait. De retour à Buenos Aires, j’organisai une modeste mais intense despedida. La veille de mon départ, le 15 janvier 2016, dans un appartement où il ne restait plus qu’un matelas posé à même le sol, Christina passa me dire adieu. Nous pleurèrent un long moment ensemble, plus ou moins enlacés; elle me répétait: « tout ira mieux pour toi une fois rentré dans ton pays, aies confiance… » Elle m’offrit Rayuela de Julio Cortázar, avec une petite note sur le marque-page: « pour mon cher Vincent, qui restera pour toujours dans mon cœur et ma mémoire. » Dans l’énergie et l’excitation de ma crise maniaque ignorée, incomprise, je ne me rendis pas immédiatement compte à quel point ces quelques mots me touchaient: fermai-je les yeux sur un amour achevé mais toujours latent sinon éternel? — qui n’aurait du moins pas dû finir.

À mon retour en France, j’étais à la fois lessivé, d’une maigreur préoccupante, et plein de frénésie et d’enthousiasme, confiant dans l’avenir. L’atmosphère, aussi bien sociale que climatique, était tendue, morose sinon morbide. Mais je me sentais comme « réfugié »: je retrouvais mes lieux, ma famille, mes amis de toujours. J’étais toujours en congé pour convenances personnelles de mon poste dans la fonction publique mais, ayant de l’argent de côté et ressentant un besoin de me reconstruire, je ne me pressai pas pour le réoccuper. Je me rendis vite compte que je n’avais plus du tout besoin d’anxiolytiques. Mon psychiatre argentin m’avait bien averti de ne pas arrêter trop vite les antidépresseurs et thymorégulateurs. Lorsque le printemps arriva, je décidai cependant de tirer un trait sur la maladie et la pharmacopée. Je me sentais bien, beaucoup mieux, à quoi bon allais-je continuer à me pourrir la vie avec des médicaments? Une nouvelle vie commençait? Je ne franchis pas l’été; me pris en pleine gueule, à retardement et amplifié, le deuil de ma relation avec Christina, perdis tous mes repères, me retrouvai complètement désorienté dans mon existence. Je faisais à nouveau une énorme dépression et je m’étais attendu à tout sauf à ça. Je fus placé en arrêt maladie, passai quelques semaines en clinique et fus « définitivement » diagostiqué bipolaire. Ce ne fut qu’alors, et ensuite, que je compris comment la difficulté de mon diagnostic de bipolaire alors que j’étais en Argentine avait perturbé ma trajectoire existentielle; comment l’inébranlable conviction de guérison de ma « dépression » dans laquelle j’étais rentré en France pouvait en fait être vue comme une manifestation de l’aveuglement qui caractérise les phases maniaques; comment un mal que je pensais essentiellement dû à des facteurs environnementaux (le burn- ou bore-out, le déracinement) était en fait bien aussi alimenté de l’intérieur. La gifle était d’une violence incommensurable. J’étais bel et bien psychotique, bipolaire, et être rentré en France ne pouvait rien y changer. J’avais, par cette maladie, vu un amour de rêve se fendre puis s’envoler; j’avais renoncé à un emploi et tourné définitivement, dans l’urgence, la page d’une vie relativement confortable — et, dans celle qui m’attendait, je n’imaginais alors pas à quel point la magnitude de mes hauts et bas allait se révéler bien plus forte que lorsque j’étais en Argentine. Tout ça à quarante ans. Apprenti bipolaire en lose totale. J’étais dans une belle merde.

Quelqu’un, quelque chose devait arriver…

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