Pauvre rolling stone

Il y a des jours — je pourrais d’ailleurs dire presque tous les jours — où ça ne le fait vraiment, mais vraiment pas. Je pénètre ce matin dans la forêt pour me rendre compte que j’arrive à peine à poser un pied devant l’autre. J’insiste un poil puis fait demi-tour. Est-ce parce qu’hier en fin d’après-midi j’ai réussi à marcher deux heures à bon pas? Non, ce n’est pas de la fatigue physique. C’est ma tête qui a mal, assommée qu’elle est de sentiments et perceptions lugubres, et ordonne au corps de ne pas suivre. J’arrive néanmoins ensuite à aller faire les courses au supermarché, à faire un brin de ménage chez moi. Je suis à la ramasse, chaque acte, chaque geste du quotidien me coûte. Je me prépare un autre café. Lithium + café ce n’est pas forcément ce qu’il y a de mieux comme association: bonjour Parkinson, je fais pratiquement des fautes à chaque mot. Je me demande si j’essaierai de retourner marcher plus tard dans la journée. Je me demande de quoi le futur sera fait: combien de temps je vais encore me traîner dans la dépression; si je vais en sortir pour me retrouver à nouveau nageant dans une phase up délirante faisant de moi un fou à tous les carrefours; si je serai un jour « stabilisé »; si je vais arrêter de vivre mon existence autrement qu’à travers un prisme de misère… Je n’ai qu’une certitude: quelles que soient les facettes, ce sera pour toujours; je serai bipolaire à vie, il en est ainsi avec une telle maladie; je ne pourrai sans doute jamais vivre sans médicaments; rien ne sera plus jamais comme avant — l’avant ou l’hypomanie comme mode de vie permanent: la vie au-delà des limitations de vitesse, l’euphorie récurrente voire permanente ne me sont plus autorisées. Quant à l’amour… Je préfère ne pas me faire trop d’illusions. Il est tard, très tard.

Une amie me demande par mail si je vais mieux, quand est-ce que je vais reprendre le travail. Je ne l’ai pas vue depuis longtemps, elle ne réalise sans doute pas complètement à quel point ma maladie s’est aggravée au cours des deux dernières années, à quel point ma dépression peut être invalidante. Dans mes rêves j’aimerais aller mieux avant la fin de l’année et pouvoir reprendre le travail, sur un poste adapté ou non, au début de l’année 2021. Dans mes cauchemars je ne quitte pas les abysses, m’achète de la cocaïne pour la mélanger avec ma quétiapine et me faire ainsi du speedball… Conneries mises à part, le spectre à long terme d’une incapacité à pouvoir travailler, d’une retraite anticipée et d’une longue, triste et pauvre vieillesse sans saveur et de solitude dans la douleur et les regrets, me hante énormément.

Tous les jours la même litanie. Tous les jours ces horizons acides de deuil et arides d’espoir. Et l’impression que le temps ne m’attend pas et me traîne dans sa course sur des bas-côtés boueux et gluants: pauvre rolling stone que je suis.

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