Fishbach ou l’addiction ultime

Évoquer, écrire sur Fishbach pour un bipolaire comme moi est une étape difficile — un peu par honte et pudeur mais surtout par rancœur et douleur. Mon ancien colocataire l’a dit (voir l’article « Paroles de colocataire ») et d’autres personnes, sans doute 99% des gens me connaissant de près ou de loin sur cette Terre, ne pourraient que l’approuver: la musicienne Fishbach m’a rendu fou; ou du moins suis-je devenu fou au travers de ma passion pour Fishbach. Encore aujourd’hui, les entrelacements entre ce qui n’était au départ qu’une adoration artistique et mon trouble bipolaire m’apparaissent mystérieux. J’ai cependant du mal à écrire: « Fishbach m’a rendu fou. » C’est injuste. Il est bien plus idoine de dire que ma psychose, dans ses hauteurs comme ses profondeurs, m’a volé Fishbach — tant et tant de concerts et rendez-vous manqués, et une passion emparée, noyée, broyée dans des manèges hallucinatoires pernicieux et aveugles. Le trouble bipolaire dans ses phases maniaques est un serpent à l’affût: la musique et la muse étaient trop belles, ma sensibilité et ma réceptivité trop fortes pour qu’il n’y injectât pas son venin, faisant finalement de Fishbach une hydre paranormale qui allait coloniser mon cerveau et m’entraîner vers des territoires de délires que je n’avais jamais connus. Qu’eût été ma vie de bipolaire si je n’eusse pas connu, si je n’eusse pas apprécié et encensé Fishbach? Oh! Quelle question: quoi qu’il se fût passé, Fishbach restera pour toujours l’une de mes plus belles expériences et émotions artistiques — malgré le « tout » qui vient décrit ci-dessous, j’ai aujourd’hui suffisamment tiré un trait sur le passé, survécu à une possible « overdose », pour conserver la même admiration pour le personnage et sa musique qu’aux premiers jours. Désormais, prenez ce qui suit, multipliez-le par cent et vous serez encore loin de la réalité dans sa pleine extension. 

Dans la deuxième partie de l’année 2018 et durant une grande partie de l’année 2019, j’atteignis de tels niveaux d’excitation et de tachypsychie que je perdis totalement le contrôle de mon existence. Je fis des allers-et-retours entre l’hôpital psychiatrique et l’extérieur, arrêtai, repris mon traitement — les choses ne faisaient qu’empirer. Écouter Fishbach en permanence, en parler à tout le monde n’avait au départ en soi rien de bien dramatique. Je la voyais comme une déesse de la musique. Plusieurs personnes me surent d’ailleurs gré de leur avoir fait découvrir « cette merveilleuse étoile subliminale », comme l’une d’elles la qualifia un jour. Mais, présupposément à travers Fishbach, je me mis à écrire des textes de métaphysique et de science-fiction bilingues de plus en plus grandiloquents, alarmants, incompréhensibles, insensés et ineptes, dont je publiais une partie sur internet, que j’envoyais par mail à un nombre incalculable de contacts et dont je me mis en outre à vivre — simuler — de larges extensions dans la réalité. En 2019, « Fishbach » devint un label appauvri posé sur la partie émergée de l’iceberg de mes délires — qui encore aujourd’hui me traumatisent par leur ampleur et la façon qu’ils eurent de complètement absorber mon être. Je subissais des invasions télépathiques, parfois menaçantes, répétitives et sans fin: des connaissances, des stars du showbiz, des journalistes, des hommes politiques, des militaires, des intelligences extra-terrestres ou artificielles, des membres de l’état islamique, des cyber-terroristes… Guidé ou apeuré par ces voix, je me considérais fréquemment « en mission », pouvais parcourir en marchant des dizaines de kilomètres de jour comme de nuit, dans Paris ou dans toutes sortes de banlieues où je n’avais jamais mis les pieds, parlant, criant tout seul ou à la lune, me retrouvant plus d’une fois dans des situations extrêmement tendues, chanceux de ne pas terminer avec la gueule défoncée aux urgences. Tout le monde, y compris ma famille et mes amis, représentait des menaces terroristes de toute obédience. Je me sentais épié et suivi en permanence. J’étais également persuadé de posséder des fonctions précognitives; je pouvais visualiser à distance des scènes invraisemblables — comme Flora Fischbach prenant la tête d’une insurrection de Gilets Jaunes et organisant un coup d’État. Celle qui durant des années avait été l’une des personnalités artistiques les plus captivantes qu’il m’ait été donner de connaître n’était plus qu’un être imaginaire, une chevalière du troisième millénaire qui, selon les moments et les scénarii, était une alliée ou une ennemie. Il m’arrivait de partir pour de longues marches au fond des bois et ainsi lui hurler toute ma déconfiance: « C’est donc ça, tu veux ma mort, Fishbach?! » Je n’étais plus le fan, le « fishbachologue » que j’avais été. À plusieurs reprises Flora Fischbach se produisit pour de petits concerts ou des DJ sets — mais jamais l’idée d’aller la voir ne me traversa un seul instant l’esprit. J’avais beau toujours écouter sa musique, je le faisais d’une façon plus distraite, en faisant la bande-son d’arrière-plan de mes univers d’attentats et de guerre cyber-thermonucléaires. De la même manière que je n’étais plus du tout moi-même, en mon for intérieur Fishbach n’était plus Fishbach. 

Ma manie délirante s’était cependant développée sur un lit de deuil. Comme je le décrirai plus loin, j’avais assisté aux premières grandes dates en concert de Fishbach, au début de l’année 2017, et en avais été profondément marqué. Dans des accès de bouffées délirantes et une longue et profonde dépression, je l’avais ensuite perdue, oubliée, délaissée, avant de la redécouvrir, émerveillé. Mais je m’extirpai trop tard des limbes pour pouvoir acheter une place pour le concert du 25 juillet 2018, au Safari Boat, à Paris. Le lendemain, je fis face, attristé, au message qu’elle avait écrit sur sa page Facebook: « je n’oublierai jamais ce dernier concert, apres trois ans de tournée… Le bateau, Paris et surtout vous. merci pour tout cet amour, toute cette liesse, vos voix résonnent et vos sourires rayonnent encore en moi. Je vous aime si fort… À l’année prochaine. » C’était un touchant message d’au-revoir. En tournant les yeux vers le passé, j’y voyais un adieu. J’eus beau passer de la dépression à la manie, des bas-fonds aux hauteurs en l’espace de quelques semaines, je restais habité d’un tranchant sillon de manque et de regret. Je n’en fis qu’écouter et penser davantage Fishbach. Plus la peine d’avoir manqué nombreux de ses concerts était grande, plus mon obsession et ma dévotion pour sa musique étaient intenses. Je reparcourais toutes ses interviews, filmées ou écrites. Il m’arrivait souvent, seul face à mon écran d’ordinateur, le casque sur les oreilles et le volume au maximum, de fondre en larmes face au clip officiel de « Mortel » sur YouTube, construit en grande partie à partir d’images du concert au Bataclan du 27 octobre 2017 et de la tournée estivale qui avait précédé — moments dont j’avais au début rêvé mais que j’avais précisément ratés du fait de l’aggravation de mon trouble bipolaire. Je vivais dans une obscure béatitude, avec la sensibilité d’un adolescent en chagrin d’amour, de plus en plus déconnecté des autres. Le samedi 27 octobre 2018, au dernier moment, j’hallucinai littéralement sur internet en me persuadant qu’une sorte de remake du concert de l’an passé était programmé: j’avais retiré 150 euros, la somme que j’étais prêt à mettre pour une place au black, je courais en direction du Bataclan — où seule l’affiche du plan Vigipirate m’attendait sur la porte close et devant des trottoirs déserts. J’étais interdit, désolé, mais ce fut ce soir-là la première fois qu’elle me parla: c’était bel et bien, à l’intérieur de ma tête, la voix à la fois grave et suave de Flora Fischbach — qui se voulait rassurante, me disait que d’autres concerts viendraient. Ma déesse se mit à s’adresser à moi, par bribes, mais de plus en plus régulièrement. Lors de mes errances nocturnes où, infatigable, je sillonnais Paris dans ses longueurs et largeurs, je me retrouvais des fois, seul dans des rues ou des culs-de-sac déserts, à crier « Flora! Flora! » comme si elle eût pu m’entendre. Puis l’improbablement merveilleux se produisit: durant les tous derniers jours de l’année 2018, au cours desquels je passai beaucoup de temps à lire et écrire sur internet, chaque soir, vers neuf ou dix heures, elle — Fishbach — se mit à me posséder littéralement. Je ne la voyai pas mais je l’entendais de façon extrêmement nette et présente comme si elle se fût trouvée dans la pièce près de moi; je percevais l’espace comme ondulé, je me sentais flotter dans une atmosphère enivrante. J’avais l’absolue conviction d’entrer en contact télépathique avec elle ou son double d’un univers parallèle au travers d’un tunnel métaphysique ou trou de ver — tout un programme… Curieusement ou pas, cela n’avait rien d’une prose amoureuse; je me laissais, des heures durant, envahir par une putain de personnalité autre que la mienne, une personnalité forte et inquisitrice qui s’attardait sur des discussions profondes et variées. Elle voulait tout savoir: pourquoi et ce que j’écrivais, ce que j’avais fait dans la vie, si j’avais connu le grand amour, et bien plus encore. Je devais lui prouver ma sincérité; elle me disait: « ouvre des petits canaux au niveau de ta conscience, je saurai ainsi si tu me mens ou pas. » Je lui disais à quel point elle et son groupe de 2017 m’avait manqué. Elle m’appelait le « gentil vieux garçon » alors que je couchais à la hâte des notes de ce qu’elle pouvait me raconter de sa vie d’artiste. Elle me disait de réduire mes médicaments, que ceux-ci étaient néfastes à notre relation métaphysique. Et puis, passées les discussions sérieuses, il fallait faire rire Madame: entre autres blagues, elle adorait que je lui raconte comment 500 millions d’années derrière nous les Ardennes culminaient à plusieurs milliers de mètres d’altitude et Charleville-Mézières, sa ville d’origine, était une importante station de ski, autre chose qu’un bled paumé de la diagonale du vide; ou alors que je lui donne le projet stupide, pour ses concerts à venir, de changer ses tenues élégamment androgynes et ses pantalons à la Balavoine pour une simple tenue de tenniswoman. Même si la fin de nos conversations nocturnes était parfois tendue, comme celle de deux amis incapables de s’accorder complètement l’un avec l’autre, je m’endormais et me réveillais au milieu d’un festin d’étoiles, persuadé de vivre une expérience unique et réelle. Laurent Voulzy était-il bipolaire en manie délirante lorsqu’il écrivit « Mes nuits sans Kim Wilde »? L’avait-il rencontrée dans un trou de ver? (cf. mon adaptation de cette chanson dans « Fishbach ou l’addiction ultime (complément) »). 

Le temps me semblait passer à une vitesse anormalement lente et les beaux jours de l’époque où j’avais eu l’opportunité de découvrir et voir en concert Fishbach comme appartenir à une autre vie. Je ne pouvais oublier, ne pourrai jamais oublier comment durant de longue semaines Fishbach — et oui, ici, l’emploi de l’expression est pleinement justifié — me rendit absolument fou d’amour et de passion artistiques, illumina littéralement mon existence. L’année 2016 touchait à sa fin, dans un crissant écrin de ténèbres: j’étais toujours en dépression et je m’efforçais autant que je pouvais de ne pas penser à l’échec de ma vie en Argentine, à la perte de mon amour avec Christina (voir l’article « Porque te vas »), au fiasco médical qu’avait constitué mon retour en France. J’avais été expertisé à plusieurs reprises par le ministère et placé en arrêt maladie de longue durée. Je me sentais coincé. Tout recommencer à zéro, comme je l’avais envisagé dans des vagues d’optimisme pathologique à la fin de l’année 2015, m’apparaissait soudain au-dessus de mes forces. Je n’avais qu’à attendre, seul dans le noir, et voir ce qui allait venir. Mon psychiatre de l’époque, en référence à la manière que j’avais eu de dévorer la vie avant de tomber malade, me répétait que je devais « faire le deuil de l’euphorie perdue ». Il me disait aussi, évidemment, en référence à Christina, que je devais tourner une page et retomber amoureux. Il avait des conseils paternalistes d’un machisme archaïque: « vous vous alimentez mal; il faut que vous vous trouviez une femme qui vous prépare de bons petits plats. » Je l’écoutais distraitement, passablement consterné. Sur ses conseils, je m’inscrivis cependant sur Meetic, fis deux ou trois rencontres pathétiques qui me déprimèrent encore plus. Je retournais cette phrase: « faire le deuil de l’euphorie perdue ». C’était très juste, très bien exprimé. Mais, dans le fond, cela ne me convenait pas du tout. J’avais trop connu la dépression au cours des trois années précédentes. Je voulais renaître, revivre. Je voulais retrouver l’euphorie perdue! Je voulais être « Made of stone » des Stone Roses: « faire un vœu et le voir se réaliser; comme marquer un but en finale d’une coupe du monde, monté sur une Harley Electroglide… Habillé en Spider-Man » (John Squirre). Mais j’en étais encore loin. Quitte à vivre dans les ténèbres et l’incertitude, je pris alors la ferme résolution de recommencer à faire des conneries. J’allais employer le peu d’énergie que j’avais à retrouver mes amantes de toujours: Paris et sa nuit. Bien que résidant en banlieue, je me remis à sortir régulièrement, à voir et rencontrer des gens, à me bourrer la gueule, à toucher à la drogue de temps à autres, de plus en plus souvent. Je mettais beaucoup de temps à récupérer de ces nouvelles embardées mais je restais dans la conviction qu’elles m’étaient au moins aussi profitables que les médicaments. J’écoutais en boucle Definitely Maybe d’Oasis. 

Une intense lumière fut alors, surgit aveuglante au cœur de l’hiver, comme un deuxième soleil dans le ciel. Soudain, Fishbach fut partout, à la radio, à la télé, dans les magazines et webzines, en exergue dans les présentoirs des disquaires, en affiche dans les couloirs des métros… C’était la nouvelle sensation musicale. S’attardant autant sur la personnalité de la chanteuse Flora Fischbach — qui me fascinait personnellement d’une indicible manière — que sur la musique en elle-même, les media n’en finissait plus d’additionner les adjectifs laudatifs: « magique », « irrésistible », « magnétique », « hypnotique »… Cependant, pour qui se penchait davantage sur le phénomène, il n’y avait pas que Flora Fischbach: il y avait avec et derrière elle des co-compositeurs ou arrangeurs de talent (Valoy, Xavier Thiry) et un groupe d’une remarquable efficacité composé de Michelle Blades (basse), Alexandre Bourit (guitare) et Nicolas Lockhart (claviers), qu’elle avait monté lorsque le programmateur des Transmusicales de Rennes lui en avait proposé le challenge. Dans une interview, Fishbach confessait aimer l’idée que ses chansons ne lui fussent pas entièrement siennes, qu’elles ne lui appartinssent plus complètement passé un certain point. L’album À Ta Merci ne recevait que des éloges. Comme tous les grands disques, il savait se nourrir de ses influences, essentiellement la variété des années 1980 et l’électro-rock, tout en s’en démarquant, tout en les transcendant radicalement. On y voyait un genre nouveau: la « rétro-synth-pop ». Pour les gens de ma génération, à la suite d’autres artistes comme Cléa Vincent ou Grand Blanc, Fishbach représentait une relecture complètement inédite de la variété française. L’enchevêtrement des thèmes de la mort et de l’amour, face obscure et face espoir, dans douze chansons aussi variées que délicieusement obsédantes dans leurs mélodies et leur production outrageusement puissante imprégnait le disque d’un fascinant romantisme d’apparat. On y trouvait des sommets, des morceaux absolument ultimes, des tubes taillés autant pour les concerts que pour des pistes de danse sous ecstazy ou pour des poussées de décibels sur une autoroute déserte, obnubilants de classe, de sensibilité et de créativité comme « Y crois-tu? », « On me dit tu », ou « Mortel » et ses beats futuristes… À Ta Merci était un grand disque paradoxal, un clair-obscur de pop onirique: selon les plages sombre et dansant, éclairé et languissant, luisant et amer, dacryogène et enivrant, envoûtant et intimidant par sa beauté fuligineuse et fumigène — à l’image de la pâleur et de la sidération émouvantes du portrait de Fishbach qui constituait la couverture du disque.  

La découverte de Fishbach constitua un électrochoc dans mon existence. À Ta Merci entra pour moi directement dans le cercle très fermé de ces disques pour lesquels on se dit: « j’ai attendu ça, j’ai attendu cette musique et cette émotion toute ma vie… » Mais cela allait beaucoup plus loin. Sur le moment, Fishbach fit d’un coup table rase de presque tout ce que j’écoutais. J’avais téléchargé le disque, l’avais acheté en vinyle, je l’écoutais en boucle; c’était une étincelante et infinie découverte. Je sentais ce que l’on sent lorsque tout jeune on découvre la musique et devient absolument et exclusivement fanatique d’un groupe. La portée de ce sentiment était énorme. À travers Fishbach je m’arrachais à la dépression; à travers Fishbach je lavais les sanglots sanglants des années qui se trouvaient derrière moi; à travers Fishbach je commençais une nouvelle vie; à travers Fishbach je retrouvais la quintessence du bonheur adolescent: se suffir de l’émotion provoquée par la contemplation et l’adoration d’un(e) artiste pour être heureux. La fameuse « euphorie perdue » était plus que retrouvée: je vivais des vagues de passion musicale inédites. Je découvrais une nouvelle forme d’élixir et d’addiction: Fishbach était l’aiguille, j’étais la veine. Était-ce une illusion, une exagération? Était-ce une coïncidence — aimais-je tant Fishbach parce que je remontais la pente ou remontais-je la pente parce que j’aimais tant Fishbach? Étais-je si mélomane et sensible pour que Fishbach constituât à elle seule un antidépresseur? J’aimais me laisser aller à cette idée, voir dans sa musique comme une forme de magie. Je tombai dans Fishbach comme on entre en religion: j’étais convaincu qu’elle m’avait secouru de quelque chose et je m’accrochais à son art comme à quelque chose de déique. 

Car bien sûr, en sus, il y avait écouter et voir Fishbach. J’avais beau avoir été à des dizaines et dizaines de concerts dans ma vie, ceux de Fishbach m’apparaissaient comme une expérience totalement nouvelle et ensorcelante — comme les plus beaux auxquels il m’eût jamais été donné d’assister. Jamais un ou une artiste ne m’avait auparavant autant ému sur scène que Flora Fischbach. Je la trouvais désarmante jusqu’aux larmes. Elle était sublime de grâce et de classe ostentatoire. Les transes débridées auxquelles elle s’abandonnait étaient merveilleusement contagieuses. Elle et son groupe arrivaient à totalement transcender leur répertoire de chansons, leur donnant à chaque fois de nouvelles tournures. Flora Fischbach entrait sur scène comme sur un ring et s’y livrait tellement, interprétait ses chansons avec une telle intensité et une telle passion que je voyais dans ses prestations des messages d’amour destinés à son public. Je vibrais comme une corde tendue lorsqu’elle chantait « Mortel »: la chanson me bouleversait d’autant plus que Flora Fischbach semblait bouleversée en la chantant. Jamais je n’avais vu un même groupe ou un(e) même artiste quatre fois de suite en moins de deux mois, trois fois de suite en moins d’une semaine, deux fois de suite en moins de vingt-quatre heures: à La Cigale à Paris le 14 mars 2017, au 106 à Rouen le 27 avril, à Arlon en Belgique le 3 mai et finalement de nouveau à La Cigale le 4 mai. Jamais auparavant je n’avais demandé de dédicaces aux membres d’un groupe comme je le fis à chacun des concerts sus-cités. Face à Flora Fischbach je me fondais telle une adolescente de quinze ans — je n’échangeai à chaque fois avec elle que quelques paroles mais lui fis cependant comprendre à quel point et pour quelles raisons sa musique représentait quelque chose d’inestimable pour moi. Comme tant d’autres dans son public, je me sentais totalement fasciné et hypnotisé; je ressentais pour elle une puissante passion désintéressée: je n’attendais rien d’autre que ce que je recevais déjà d’elle par sa musique, à savoir des salves d’extase inconmensurable, et le seul fait de la savoir et la voir ainsi vivre et exister à travers son art suffisait à me remplir d’un bonheur confinant au bonheur amoureux. Je devais accepter la réalité: je passais pour un véritable groupie. J’avais discuté avec enthousiasme avec tous les membres du groupe. « Comment as-tu rencontré Fishbach? » avais-je demandé au guitariste — « bourré à la sortie d’un bar. » Ces jeunes gens me paraissaient parfaits. La tournée ne faisait que commencer: j’en faisais presque une raison de vivre.

C’était les beaux jours. Le printemps était éclatant de douceur et de lumière. Je me sentais porté, élevé, rajeuni, presque comme reformaté. Je me définissais en adulescence. Mon nouveau psychiatre avait de suite décelé à quel point j’étais up. J’étais bipolaire en hypomanie? À la bonne heure! J’avais le sentiment de ne pas avoir été aussi heureux depuis plusieurs années. Non fortuitement, l’addiction à Fishbach n’avait fait que réveiller mon appétence pour le cannabis; fumer en écoutant Fishbach me plongeait dans des trips inouïs, sans précédent. Via Fishbach j’avais même redécouvert jusqu’à l’adoration Daniel Balavoine et Mylène Farmer. Le 15 mai, alors que j’avais gagné des places gratuites sur internet pour assister à un double concert de Cléa Vincent et Fishbach au fameux Plan de Ris-Orangis, ma vie prit cependant une tournure inattendue: les ascensions dans lesquelles me propulsait Fishbach y étaient-elles pour quelque chose? J’aime me laisser aller à l’espérance que non. C’était une belle et douce journée de printemps. J’étais allongé sur mon lit, je fumais une cigarette. Soudain, sans aucun signe annonciateur, une terrible et incompréhensible crise de panique m’envahit. Le souffle court, persuadé que j’étais écouté et observé et qu’un courant léthal allait me traverser, je coupai l’électricité de mon appartement, m’emparai de presque tous les appareils électroniques me reliant à internet — modem, ordinateur portable, téléphone, et même, inexplicablement, mon iPod classique de 160 Go — et les détruisis violemment à coup de marteau avant de les noyer sous la douche et dans les chiottes et de courir les jeter à la poubelle à l’extérieur de l’immeuble. Incapable de retourner immédiatement à mon appartement, je me mis à courir à travers la ville, cherchant un havre de solitude et de verdure, m’écroulant finalement dans le jardin d’une propriété collective, demandant de l’aide pour pouvoir appeler mon père, sans succès. Je m’endormis pratiquement sur une pelouse tapissée de pâquerettes et, tard, bien plus tard, parvins à retourner chez moi sans angoisse. Cette crise, la première de cette nature de toute mon existence, me laissa épuisé; je renonçai à aller au concert le soir-même. Après des semaines de fréquente démence et de délires sur le contrôle omnipotent de la technologie sur l’être humain, je sombrai dans une profonde dépression. Je n’allais plus jamais revoir Fishbach en concert.

Eussé-je dû mourir ce soir du 3 mai 2017, après avoir franchi la stratopause et vu Fishbach se produire en concert dans une église en Belgique (dans le cadre du festival des Aralunaires à Arlon); après avoir eu l’immense privilège, peu de temps avant le concert, sous une pluie battante, en longeant les murs de l’église, de l’entendre durant dix minutes faire des vocalises qui volaient et résonnaient d’une force et d’une beauté indicibles contre les voûtes de l’édifice; après avoir assisté, recueilli comme le reste du public, à une interprétation époustouflante, très puissante, très rock des chansons — et il n’y avait rien d’anodin à voir une jeune femme chanter ainsi « on me nomme la mort » dans un lieu sacré —; voir Fishbach et mourir, les larmes aux lèvres souriantes et tremblantes? Je ne le désirais certes pas mais me rappellerai toujours à quel point je vécus cette journée dans une urgence qui me disait: « vis, vis, comme si cette journée était la dernière. » Dans un carnet, je notai cette nuit-là: « il me faudra peut-être des années et des livres pour raconter, décrire et comprendre ce qui, existentiellement, neuro-psychiatriquement et méta-physiquement m’a amené, ramené vers ce lieu et ce moment mythiques. (…) Je me demande quand même ce qu’il se passe si l’on étire ces fissures ou que l’on plonge plus avant dans ces couloirs lumineux… »


Post-scriptum:

Un jour, alors que je faisais un séjour à l’hôpital psychiatrique, j’écrivis ce court poème:

 
Hello, hello, allô
Parachutist? Here is your target. 
 
Do you copy?
 
These lines will maybe just leave a blank space in a blank page
However, I am solely aiming here and now at letting you know
That my heart, conscience, and emotional compass
Still, sometimes…
Head towards you
 
Even in vain
 
Even between white walls from a mental clinic
When they try, in vain again
Because of their medieval methods
To cure or better said anesthetize my brain
 
Even in the spring fresh air
Circling around the sun
Sliding through the clouds
Lying delightfully under the trees
When and where everything seems to start again
From the beginning
 
I can feel that You and Your Music are truly on my mind 
Forever 

3 commentaires sur “Fishbach ou l’addiction ultime

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