L’interrogatoire

Monsieur Vincent Tristana, si vous le voulez bien, nous allons commencer l’entretien… Je vous demanderai, sauf demande d’élargissement de ma part, de répondre à chaque question le plus succinctement et directement possible. 

D’accord. Mais, dites-moi, tous ces capteurs sur moi… S’agit-il d’un détecteur de mensonges?

Oui et non… Nous voulons surtout évaluer vos réactions physiologiques et émotionnelles au fil des questions. Tout l’entretien sera également enregistré. Êtes-vous prêt?

Euh, oui…

Vous êtes né en 1976, êtes rattaché au Ministère de l’Éducation Nationale, et êtes en congé maladie de longue durée depuis 2016. Est-ce exact?

Tout à fait.

Vous souffrez de trouble bipolaire. Quand avez-vous été diagnostiqué?

Une première fois en 2014, mais avec une marge d’incertitude. Le diagnostic définitif fut posé en 2016.

Il faut en effet parfois plusieurs années avant qu’un diagnostic définitif soit établi. Bien. Êtes-vous suivi médicalement actuellement? Si oui, dans le cadre d’un CMP ou par un psychiatre libéral?

Je suis suivi par un psychiatre libéral.

Prenez-vous un traitement? Si oui, pourriez-vous me le détailler?

Absolument. Je prends chaque jour 300 mg de quétiapine, 400 mg de lithium, 200 mg de lamotrigine, et 50 mg de fluoxétine. Et de la zopiclone pour dormir. Ainsi que du diazépam en cas de besoin.

Quel dosage pour la zopiclone et le Valium?

3,75 mg et 10 mg, respectivement.

Vous prenez un antidépresseur. Vous êtes donc en dépression?

Oui. En dépression profonde.

Depuis combien de temps?

Je… Un peu plus de dix mois.

Consommez-vous de l’alcool ou des stupéfiants?

Pratiquement jamais d’alcool. Je fume de petites quantités de cannabis de temps à autre.

Pas d’autres drogues?

Pas depuis que je suis en dépression, non!

Et par le passé? Avez-vous consommé d’autres drogues que le cannabis?

Oui… De la cocaïne, de la MDMA, et… C’est à peu près tout en fait, je crois.

Bien. Savez-vous que vous êtes fiché par la Police Nationale depuis un violent délire acté intervenu le 24 mai 2017 au cours duquel (lisant un papier) vous êtes descendu tel un forcené sur les voies de chemin de fer à une gare, avez provoqué une panique générale, avez bloqué le traffic ferroviaire, avez exhibé vos parties génitales, avez lancé des gravats sur l’édifice de la gare ainsi qu’en direction des trains arrêtés dans les deux directions, et avez opposé une forte et longue bien que non violente résistance aux forces de l’ordre qui cherchaient à vous maîtriser?

Oui. Je fus interrogé par la police pour cette histoire, je crois en novembre 2018. Ils prirent mes empreintes digitales, procédèrent à un extrait d’ADN, etc. La procédure usuelle.

Approuvez-vous la description que je viens de faire de cet épisode du 24 mai 2017?

Tout à fait.

Vous connaissez le terme « délire acté » et sa signification?

Oui.

Aviez-vous consommé des stupéfiants avant votre délire acté?

Oui. J’avais fumé de l’herbe et pris une petite dose de MDMA. Et bu beaucoup de café.

Avez-vous gardé des séquelles psychologiques de ce délire acté?

Un peu, oui. Mais pas tant que ça… Mais je sais que dans mon entourage, notamment familial, certaines personnes sont restées traumatisées.

Selon vous, compte tenu du contexte en France en 2017, compte tenu de la panique provoquée par votre acte, quelle put être la réaction première de l’abondante population présente dans la gare à ce moment-là?

Ils devaient voir en moi un terroriste.

C’est en effet très probable. Vous sentiez-vous dans la peau d’un terroriste?

Non. Ce fut comme régresser mentalement, d’un coup, durant dix ou vingt minutes, à l’âge mental d’un pré-adolescent doté d’une surpuissance physique et désireux d’exprimer, mais dans un monde d’adultes, sa lutte contre les machines, contre l’omnipotence de la technologie sur l’être humain…

Étiez-vous alors, en général, intéressé par ce thème: l’omnipotence de la technologie dans nos sociétés?

Beaucoup, oui. Je faisais une fixation sur la généralisation de la vidéosurveillance et l’addiction au smartphone au sein de la population.

Vous rappelez-vous avoir commis à cette époque d’autres actes allant dans le sens de cette « lutte »?

Il a dû m’arriver quelques fois, après des soirées un peu arrosées, de saisir et de déstabiliser des caméras de vidéosurveillance dans le métro… Cela devait être au mois de juin 2017… Mais rien de plus.

Étiez-vous alors en rupture de traitement?

Non.

Avec le recul, avez-vous quelque chose à ajouter concernant votre grave perturbation de l’ordre public du 24 mai 2017?

Je ressentais une force prodigieuse. Et puis… Je ne sais pas… Un de mes frères était interné en psychiatrie à l’époque. Je me suis toujours demandé si mon inconscient ne m’avait pas dit: « eh bien! Tu veux savoir ce qu’il vit? Saute et fais ton cirque, c’est la meilleure méthode pour aller direct à l’HP… »

C’est intéressant mais je n’y crois pas trop. Je pense bien plus que vous étiez simplement dans un délire de grandeur et de surpuissance en rapport avec votre vision critique de la technologie. Je vais désormais changer complètement de sujet. Êtes-vous bien l’auteur du blog Bipolaroid: Sous-vivre ou survivre?

(Surpris) Oui, tout à fait. L’avez-vous lu?

Oui. (Tapotant une épaisse liasse de documents) Reconnnaissez-vous également avoir été hyper-actif dans la blogosphère entre l’été 2018 et l’automne 2019, sous le pseudonyme de David Anderson, avec notamment les deux blogs suivants: Bipolarity Report: Écrits sur la bipolarité et expériences métaphysiques; et Fishbach Program: New Insights Into Terrorist Attacks, en français « le Programme Fishbach: Nouvelles réflexions sur les attentats »?

(Encore plus surpris) Euh oui… Mais… Comment avez-vous fait le rapprochement? J’ai définitivement fermé Bipolarity Report et Fishbach Program depuis plus d’un an! Lisiez-vous ces blogs à l’époque? Je veux dire… Je vois là imprimées des centaines de pages…

Je ne suis pas en droit de répondre à ces questions. Je fais par ailleurs l’hypothèse au vu du contenu des blogs que vous étiez alors en phase maniaque, n’est-ce pas?

Tout à fait. 

Nous allons essayer de voir ensemble ce qu’il se passait dans votre psyché, ce que vous viviez derrière ces écrits. Mais tout d’abord, quel regard portez-vous aujourd’hui sur le contenu de ces blogs passés?

C’était en très, très grande partie du délire.

Dans les premières semaines de votre blog Bipolarity Report, pas tant que ça. Voyons… Citez-moi un article qui vous semble de qualité, pas seulement d’un point de vue littéraire, mais aussi en termes d’auto-analyse psychiatrique?

Il y en a un que je considère encore aujourd’hui comme très bon, dans lequel je décris l’entremêlement entre un virage maniaque et ma passion pour la chanteuse Fishbach. Il s’appelait « Spring and my Own Goddess of Spring »¹…

(Tirant un groupe de pages aggrafées, apposé d’un post-it; souriant) J’étais presque sûr que vous alliez me citer celui-ci. Je suis d’accord avec vous. Cela étant dit, pourquoi, dans votre blog actuel, dans lequel vous adoptez extrêmement souvent un regard rétrospectif, restez-vous si évasif avec le passé, ne faites-vous pas plus précisément référence à ces blogs?

Je… Je ne sais pas trop comment répondre: difficulté à faire face au passé, manque d’inspiration, fatigue…?

De la honte aussi?

Oui, certainement. Ce sont des phases où l’on est très enthousiaste et euphorique mais comme avec un âge mental de seize ou dix-sept ans, vous savez: ce n’est pas très facile à avouer et à détailler. 

Ces blogs signés David Anderson — Bipolarity Report et Fishbach Program — aviez-vous l’habitude de les relayer abondamment sur les réseaux sociaux d’internet?

De toutes les façons possibles. J’étais dans un tel état maniaque que je voulais que le monde entier me lise. Je mettais ça sur Facebook, Twitter, Instagram, LinkedIn, Tumblr, YouTube, et sans doute d’autres, d’une manière ostentatoire et répétitive. Il y avait aussi des moments où j’envoyais les liens vers ces blogs à tous mes contacts Gmail, sans aucun discernement.

Pouvez-vous me donner une échelle de grandeur de vos contacts Gmail?

Oh! Nous parlons de plusieurs dizaines… Centaines?…

Comment pourriez-vous aujourd’hui expliquer la dérive des thèmes que l’on observe dans le temps dans les deux blogs mentionnés? Pour être plus précis et direct comment pensez-vous être passé du récit de vos troubles psychiques et de votre obsession pour la chanteuse Flora Fischbach au thème du terrorisme? Je m’interroge sur les enchaînements qui ont pu se produire au niveau de votre intellect…

Oui, cela m’apparaît à moi aussi assez invraisemblable. Je crois que ce fut une addition de petits faits peu signifiants qui prirent dans ma tête une proportion démesurée. D’abord, j’avais découvert qu’il existait un agent du MI5 du nom de David Anderson, comme mon pseudonyme, spécialisé dans les questions d’attentats en Grande Bretagne. Ensuite il y avait le fait que Fishbach se référait au thème dans une de ses chansons; le fait que les media ait attribué — à tort d’ailleurs — une valeur prémonitoire à sa chanson « Mortel », sortie sur YouTube une semaine avant les attentats du 13 novembre 2015. Ajoutez à ça l’ambiance générale en Europe… Les vagues récits de science-fiction et de terrorisme « cyber-thermonucléaire » que j’écrivais ici et là… Et puis, enfin, je me rappelle bien de la nuit du mois de février 2019 au cours de laquelle j’avais créé le blog Fishbach Program. La pochette du disque de Fishbach en fond d’écran avec inscrit en belles lettres blanches « New Insights Into Terrorist Attacks ». Je trouvais que ça en jetait énormément. Je m’attaquais à des sujets sérieux. J’avais le sentiment de me mettre dans la peau d’un agent expert en sécurité internationale sinon future. 

Un point important que j’ai manqué d’omettre: durant toute cette période de blogging débridé, preniez-vous un traitement?

Au début, oui. Jusqu’à la fin du mois de décembre 2018, je prenais 600 mg de quétiapine et 200 mg de lamotrigine par jour. Notez que cela ne m’empêchait en rien de délirer. Ensuite, au fil des épisodes, des hospitalisations, des consultations, j’ai commencé à faire sérieusement du yo-yo avec mes médicaments. Une fois, dans un CMP, à l’issue d’une hospitalisation, un psychiatre m’a dit que je n’étais peut-être pas du tout bipolaire. Il ne m’en fallut pas plus pour tout laisser tomber…

En voilà un qui fut bien mal avisé. Quand cela se produisit-il?

Courant avril 2019.

C’est intéressant… Au vu de comment vos écrits se sont emballés au printemps 2019. Combien de fois fûtes-vous hospitalisé sur toute la période dont nous parlons, entre l’été 2018 et l’automne 2019?

Six, sept fois, je dirais.

Pour quels motifs en général?

Hospitalisation à la demande d’un tiers, le tiers étant ma famille; ou alors pour trouble à l’ordre public, « pour péril imminent », comme on dit dans le jargon.

Dans quels hôpitaux?

Nemours, Lyon, Dijon, et l’infirmerie psychiatrique de la Préfecture de Police à Sainte-Anne.

Quel fut l’ordre de grandeur de vos séjours en hospitalisation?

Entre deux et cinq semaines.

À vos arrivées dans ces hôpitaux, fûtes-vous placé en chambre d’isolement?

À chaque fois.

Avez-vous des commentaires à faire à ce sujet?

Ce sont des conditions abominables, inhumaines. Chez tous les patients avec qui j’ai pu discuter de l’isolement revenait le même discours: « pire que la prison » — et certains d’entre eux avaient effectivement fait de la prison. À l’hôpital psychiatrique de Nemours, la chambre d’isolement est une pièce de dix mètres carrés, avec un tatami muni de deux pauvres couvertures en guise de lit, un WC sans chasse d’eau et avec quelques feuilles de papier. Il y a un bouton pour appeler le personnel, mais il ne sert à rien. Les infirmiers ou infirmières passent quelque chose comme une fois toutes les huit heures, alors que je ne crois pas me tromper en disant qu’il y a des règles imposant un contrôle beaucoup plus fréquent des malades en isolement. Pour s’hydrater on reçoit de petites bouteilles sans bouchon, autant dire qu’il faut faire attention à ne pas les renverser. Mais ce n’est pas le pire. À Lyon, alors que je faisais un voyage pathologique et avais été contrôlé en infraction dans le TGV, je m’étais retrouvé dans un hôpital, je ne sais plus lequel; je me rappelle qu’après avoir, au bout de deux heures à attendre dans le hall du service, demandé un verre d’eau, sans doute de façon un peu véhémente, je m’étais retrouvé attaché trente heures d’affilée avant un transfert, toujours attaché, vers l’hôpital de Nemours. C’était surréaliste. À Lyon, j’avais vu toute l’équipe soignante, et je parle de quelque chose comme vingt personnes, s’attrouper autour de moi comme si j’étais un spectacle. Cela me rendait fou de rage. Une fois attaché et déplacé dans la chambre d’isolement, il y avait cette petite pute!…

Essayez de rester poli s’il vous plaît.

Pardon. Mais imaginez, vous êtes attaché dans une chambre glauque, sans lumière, et une fois toutes les cinq heures, une jolie médecin perverse passe vous voir avec un verre d’eau en plastique, vous colle son décolleté sous les yeux et approche tellement approximativement le verre de votre bouche que vous n’arrivez pas à boire ou en faites tomber la moitié par terre.

Si vous dites vrai, cela est en effet consternant. Et dans les autres hôpitaux, comment était la pièce d’isolement?

À Dijon, j’avais fait un véritable bad trip. La pièce était grande, avec un vrai lit, mais elle possédait un caractère mortuaire que je n’arriverais pas à décrire. Finalement, c’est encore chez les flics à Sainte-Anne que c’était le plus décent. Détail mis à part qu’il n’y avait pas de WC et qu’il fallait donc uriner dans les récipients du plateau-repas.

Mais combien de temps restiez-vous en isolement à chacune de ces fois?

Pas plus d’une journée et demi. J’avais vite compris que plus on fait le mort, plus on a de chances de sortir vite et d’être placé dans une vraie chambre. Il ne faut surtout pas crier, pas appeler. Ah mais non! Je me trompe: une fois à Nemours, ils me gardèrent cinq jours en chambre d’isolement uniquement parce qu’il n’y avait pas de place ailleurs. Vous savez ce qu’a dit Foucault au sujet de l’évaluation du degré de développement d’une civilisation à l’aune de la façon dont on enferme les malades mentaux?

Je connais, oui… Cependant avez-vous conscience que la durée de vos placements en isolement étaient somme toute courte en comparaison de patients plus difficiles?

Oui.

Auriez-vous d’autres commentaires à faire sur les conditions rencontrées lors de vos hospitalisations?

Je sais qu’infirmier psychiatrique est un métier difficile. Mais bon, quand vous avez besoin de leur aide et que vous les voyez vous jeter parce qu’ils sont en train de s’empiffrer de gâteaux ou de facebooker ou je ne sais quoi sur leur portable, vous vous dites qu’il y a quand même un problème. Sinon… Ah oui! Les HP sont vraiment des super endroits pour se droguer. Quand j’étais à Dijon, il y avait toujours du shit qui rentrait, par un moyen ou un autre. On m’avait même proposé de la cocaïne. Ah, et attendez, à Nemours, une fois c’était vraiment le Club Med version THC. Tous les jours, la mère de mon voisin de chambre lui ramenait un énorme cube de shit enveloppé dans une chaussette. Il fallait voir le fumoir le soir! Il allumait des cônes gros comme…

D’accord, d’accord, j’ai compris; inutile de nous égarer dans toutes ces anecdotes. Je vous propose de revenir à votre blog actuel, Bipolaroid. Dans l’article « Letter Never Sent » de votre blog actuel, vous admettez, même s’il n’y a jamais eu apparemment de plainte, avoir probablement harcelé la chanteuse Flora Fischbach avec vos écrits, qui se centraient énormément autour d’elle. Teniez-vous des propos injurieux, menaçants à son égard lorsque vous cherchiez à entrer en contact avec elle, via internet ou courrier postal?

Non, jamais. 

Cependant, lorsqu’on analyse en détail le contenu des blogs Bipolarity Report et Fishbach Program, on réalise que vous étiez fasciné par d’autres personnalités, que vous aviez bien d’autres icônes en tête…

Mais vous avez vraiment tout lu!… C’est incroy…

Ne m’interrompez pas, s’il vous plaît. J’ai particulièrement noté les personnalités suivantes: Michelle Blades, musicienne; Klimouna Saïdani, mannequin; Marina Diamandis, musicienne; Nora Hamzawi, comédienne et journaliste; et, curieusement, Emmanuel Macron, Président de la République. Avec le recul, pensez-vous avoir harcelé ces personnalités avec vos écrits comme vous avez pu le faire avec Mme Fischbach?

Vous savez, j’ai dû harceler la Terre entière, ma famille, mes amis, avec tous mes délires…

Vous ne répondez pas à la question. Procédons étape par étape. Un: pensez-vous avoir harcelé d’une manière ou d’une autre Mme Blades avec vos écrits?

Non. J’ai peut-être une fois ou deux posté le lien vers mes blogs dans le fil des commentaires de ses photos sur Facebook. Je n’en suis même pas sûr.

Elle fut la bassiste du groupe Fishbach en 2017, n’est-ce pas?

Oui, tout à fait.

J’ai examiné internet et constaté qu’elle s’était produite en concert à Paris, au mois d’avril 2019. Étiez-vous allé à ce concert? Aviez-vous alors été en contact présentiel direct avec Mme Blades?

(Ouvrant des grands yeux) Mais ce n’est pas possible, vous m’avez suivi ou quoi?

Je ne fais que me mettre à votre place et retracer un parcours. Répondez à la question, s’il vous plaît.

Oui, j’étais allé au concert. Mais je n’étais pas resté jusqu’à la fin. Je ne lui avais donc pas parlé, si c’est ce que vous voulez savoir.

Ressentiez-vous de l’amour ou du désir pour Mme Blades? Vous l’avez laissé à penser dans un ou deux de vos posts…

(Soupir) Oui, non, je n’en sais rien. Attendez… Ah mais non, il s’agissait d’une boutade où je me moquais de mes lecteurs qui ne voyaient en moi qu’un amoureux transi de Flora Fischbach; j’avais écrit quelque chose comme: « c’est Michelle Blades que je préfère, nananère… »

Bien. Point numéro deux: pensez-vous avoir harcelé d’une manière ou d’une autre Mme Saïdani avec vos écrits?

C’est bien probable, d’une certaine manière, en fait. Je me rappelle d’une fois, ce devait être au mois de décembre 2018: j’avais posté dans les commentaires d’une de ses photos sur Instagram une très longue et absurde liste de références bibliographiques métaphysiques inventées de toute pièce sur le moment, avec sans doute aussi le lien vers mon blog (je n’en avais qu’un à l’époque). La page m’était ensuite devenue inaccessible. Ah, mais attendez… Je me rappelle aussi cependant que j’avais obtenu l’adresse mail d’une avocate d’une entreprise où Klimouna Saïdani avait travaillé par le passé. J’avais dû l’inclure dans la liste de mes contacts Gmail; la pauvre avocate avait dû se sentir envahie par la publicité permanente que je faisais pour mes blogs.

Pourquoi cette fascination pour Mme Saïdani et pourquoi se trouve-t-elle associée à Mme Fischbach dans l’un de vos textes de l’époque? Elles n’ont a priori rien à voir…

Pour l’association, je ne peux comme vous que la trouver incongrue avec le recul. Ce que je dois préciser c’est que je fus pendant trois mois, il y a une dizaine d’années, le professeur de collège de Klimouna Saïdani, dans un établissement difficile de banlieue; c’était l’élève la plus brillante de la classe. J’étais du coup époustouflé par sa réussite, pas seulement en tant que top model; elle avait fait des études de haut niveau… Et puis, comme mannequin, quand même, je la trouvais sublime, d’une beauté virginale exceptionnelle.

Qu’entendez-vous par « beauté virginale »?

Le mot m’est venu un peu comme ça. Je dirais: sans aucune vulgarité, innocente.

Ressentiez-vous de l’amour ou du désir envers Mme Saïdani?

Pas le moins du monde. Je la voyais comme une enfant accomplie, comme je l’avais connue dix ans auparavant, mais coiffée d’une couronne. 

Au final, vous aviez simplement envahi de commentaires stupides une photo Instagram de Mme Saïdani? Ces commentaires étaient-ils vexants, menaçants?

Non, non, pas du tout. Dans mon souvenir ces commentaires et les fausses références bibliographiques qui les garnissaient n’avaient strictement rien à voir avec elle.

Vous n’aviez pas cherché à la contacter par internet d’une autre manière?

(Soupir de lassitude) Si, sans doute, comme tout le monde, en laissant traîner des liens vers mes blogs sur sa page Facebook ou LinkedIn…

Ni à la revoir en vrai?

Non. 

Passons au point numéro trois: pensez-vous avoir harcelé d’une manière ou d’une autre Mme Diamandis avec votre écrits?

(Rires et soupirs) Non, d’aucune manière. Par contre, si vous tenez vraiment à faire de moi un érotomane, laissez-moi vous dire que pour éprouver du désir pour quelqu’un, elle est de loin la number one dans la liste…

Ne vous préocuppez pas de ce que je cherche à faire de vous. Quant au classement de vos fantasmes sexuels, cela ne m’intéresse pas.

Attendez! Chaque fois qu’on arrive sur une meuf vous me demandez si j’éprouve de l’amour ou du désir!

Je vous demanderai la même chose lorsque nous évoquerons des personnalités de sexe masculin.

Excusez-moi, mais serait-il possible que je sorte fumer une cigarette?

Pas avant la fin de notre entretien.

Merde…

Je vous demande de rester poli. Point numéro quatre: pensez-vous avoir harcelé d’une manière ou d’une autre Mme Hamzawi avec vos écrits?

Alors, là, je peux vous raconter une drôle d’histoire! Je me suis un jour pointé au théâtre Le République, pensant pouvoir acheter au dernier moment une place pour son spectacle. Je n’ai pas eu de chance: les dernières places venaient d’être vendues. Je ne sais pas alors ce qui m’a pris mais j’ai demandé au vigile de remettre à Nora Hamzawi un papier sur lequel je venais d’écrire l’adresse de mon blog et… Je ne sais plus quel message en guise d’accompagnement. Peut-être était-ce « cela pourrait vous intéresser », peut-être était-ce « vous pourriez être en danger », peut-être autre chose, je ne sais plus dans quel délire sécuritaire j’étais à ce moment-là… Toujours est-il qu’à peine avais-je eu le temps de quitter l’entrée du théâtre et de m’attabler au Burger King voisin que je voyais débouler le malabar, qui me jeta mon bout de papier et me shoota avec son smartphone en me déclarant: « c’est du harcèlement moral! Dernier avertissement… »

Vraiment?

Oui. Je me suis alors dit que je m’intéressais à plus gros poisson que Flora Fischbach. Tiens, pas mal, ce jeu de mot.

Comment ça?

Non, rien, c’est parce que « Fischbach » en pâtois ardennais signifie « la rivière aux poissons »…

Ah, d’accord… Mais ce n’est pas forcément une histoire de « taille du poisson ». Néanmoins, effectivement, peut-être auriez-vous eu plus d’ennuis en composant un blog nommé Hamzawi Program… Je suis mal placé pour le savoir. Et ce fut tout? Vous n’avez pas essayé de retourner voir Mme Hamzawi en spectacle?

Non. Peut-être lui envoyai-je une fois sur Twitter une petite déclaration d’amour, je ne sais plus…

Vous ressentiez donc de l’amour voire du désir pour Mme Hamzawi?

En fait, oui. Cela ne dura pas longtemps mais il y eut de ma part de l’amour et du désir. Vous n’avez jamais vu cette vidéo de l’émission Quotidien où un invité lambda déclare son amour pour Nora Hamzawi, pratiquement les yeux dans les yeux, en direct, en se faisant un peu dessus?

Absolument pas. Quel est le rapport?

Bah rien… C’est juste que ces célébrités traînent un paquet d’amoureux derrière elles, non?

Certainement. Avançons. C’est peu probable mais pensez-vous avoir harcelé d’une manière ou d’une autre Mr Macron avec vos écrits?

Alors, là, oui! J’ironise mais, sans être le moins du monde politiquement de son bord, je me mis, vers janvier 2019, à développer une fascination étrange pour le personnage: sa jeunesse, son histoire d’amour avec son ancienne professeur de français, son parcours d’étudiant avec ses quatre échecs à l’examen d’entrée à Normale Sup, son aspect inébranlable, son endurance… Et puis, avec mon obsession pour les questions de sécurité et de terrorisme… C’est le Head of State, quoi. À partir du mois d’avril 2019 je crois, je me mis à lui envoyer via la plateforme internet de l’Élysée toutes les actualisations de mes blogs. Parfois j’adressais mes messages à la Première Dame. Je me rappelle même d’une fois où j’avais envoyé à Emmanuel Macron une description dithyrambique en anglais de Flora Fischbach — je disais: « let me introduce you the One and Only. She was first a band, etc. » J’ai dû lui envoyer des dizaines de messages par internet plus une ou deux fois des versions imprimées de mes conneries. Peut-être s’en est-il servi comme revues comiques dans ses moments d’oisiveté — s’il en a? De toute façon, combien de courriers et de messages par internet un chef de l’État reçoit-il quotidiennement? Trois mille? Cinq mille? Il est difficile dans ces conditions de parler de harcèlement.

Je suis d’accord avec vous. Cependant, vous auriez pu tenter de l’approcher personnellement au cours de ses apparitions publiques…

Certes. Mais l’idée ne m’est jamais venue.

Encore une fois: ressentiez-vous de l’amour ou du désir pour Mr Macron?

(Rires) Non. Dites, maintenant que vous savez que je ne suis pas homosexuel et que j’ai admis avoir fanstamé sur Marina et Nora, vous êtes sûr que je ne peux pas sortir fumer une cigarette? C’est entretien est d’un stressant…

Je vous ai déjà répondu que vous devrez patienter jusqu’à la fin de l’entretien. Et si je regarde sur mon écran l’analyse de vos réactions physiologiques, vous n’avez pas l’air tant stressé que ça. J’aimerais désormais savoir si vous envoyiez à l’époque vos blogs et écrits à d’autres personnes marquantes que nous n’avons pas évoqués ou ne comptant pas à l’origine parmi vos contacts Gmail.

Oh oui… À tous les sites internet d’unités sécuritaires et antiterroristes que je pouvais trouver à travers le globe. CIA, MI5, DGSI, BND, et bien d’autres encore. J’avais aussi développé une sorte d’addicction aux commissariats de police. Partout où j’allais lors de mes pérégrinations sans fin, dès que je voyais un commissariat de police, je laissais scotché sur la porte un papier avec l’adresse internet du site Fishbach Program. Parfois, j’entrais et remplissais un formulaire détaillé. Je me rappelle d’une fois, c’était devant le commissariat du onzième arrondissement de Paris, j’avais sonné en disant à l’interphone: « Alerte attentat! Daesh! » J’avais vu trois flics sortir vivement du commissariat, me pousser brutalement à tel point que j’en perdis l’équilibre… Je leur avais montré un carnet où il y avait toutes mes coordonnées et les adresses de mes sites internet. Ils avaient pris des notes et m’avaient pratiquement félicité…

Vous plaisantez? 

Non. En revanche, une autre fois, j’étais entré encore plus virulent dans le commissariat du cinquième arrondissement de Paris, en prétendant m’appeler David Anderson, être un spécialiste des « terrorist attacks », et en demandant à rencontrer un officier qui pourrait me donner son avis sur mon « travail ». C’est ce jour-là que je terminai à l’infirmerie psychiatrique de la Préfecture de Police. 

Est-ce tout?

Non, je balançais aussi mes blogs à toutes sortes de sites de presse à travers le monde. 

Que ce soit de la part des sites de services antiterroristes où de la part des media, receviez-vous des réponses?

Jamais. À part des accusés de réception automatiques de la part de quelques sites de services antiterroristes…

Le terrorisme au sens large peut être long et difficile à définir en détail, vous le savez sans doute. Restons sur l’idée qu’il repose sur l’usage de la terreur et de la violence de la part d’organisations politiques, religieuses ou criminelles. Cela étant posé, il est difficile lorsqu’on vous lit de comprendre exactement les scénarios de terrorisme et d’attentats que vous aviez en tête. Vous ne faites jamais aucune analyse historique ou géopolitique du terrorisme, que ce soit de Daesh ou de toute autre forme de terrorisme existante. Le terrorisme que vous décrivez relève beaucoup de l’anticipation ou du futurisme. Vous parlez d’attentats cyber-nucléaires, d’un « Internet totalitaire » entre les mains des domaines scientifique et technique, d’un « Daesh technologique », ainsi que d’un « conspirationnisme scientifique occidental », de « manipulations de l’atmosphère dans le but de provoquer des cyber-attentats »… Au final, tout cela apparaît très brouillon, très peu cohérent et compréhensible. Pourriez-vous aujourd’hui donner une version plus claire de ce que vous aviez en tête et cherchiez à retranscrire à l’écrit? 

Plus ou moins. Effectivement, si je cherche à résumer, au cours de cette période, particulièrement entre avril et juillet 2019, j’identifiais deux grandes organisations terroristes. D’une part, un Daesh technologique ou État islamique du futur; et d’autre part des noyaux conspirationnistes, disons « nazis », dissimulés dans les centres de recherches scientifiques et techniques du monde occidental, composés de partisans de l’eugénisme et d’un transhumanisme sélectif, dirigé contre les pouvoirs en place, en particulier celui d’Emmanuel Macron, et ayant pour objectif premier d’éliminer les malades mentaux comme moi. J’avais dû écrire dans un texte en anglais le terme « nazi sci-tech domain », je ne sais plus…

Je vous interromps. Dans l’un de vos articles, vous utilisiez effectivement l’acronyme « SS » pour « Space Science ». Cela n’était pas un hasard?

Non. Enfin, c’est juste que cela collait… 

Bien. Poursuivez. 

Les deux grandes organisations terroristes dont je parle avaient accès à des moyens techniques considérables: l’utilisation de drones très puissants, éventuellement bien sûr équipés d’armes de destruction plus ou moins massive, capables de se déplacer à très haute altitude (plusieurs milliers de mètres), et pratiquement indétectables. Les objectifs des attentats potentiels pouvaient être des édifices, des villes entières, des sites industriels ou des centrales nucléaires. Mais il y avait plus subtile. Ces deux grandes organisations terroristes étaient capables d’agir à distance, via le piratage des satellites et de leurs champs d’ondes, pour atteindre la conscience de l’être humain, lui envoyer des messages, la perturber, la posséder complètement, voire, dans le cas de personnes souffrant de troubles psychiques, créer des impulsions nerveuses accroissant le degré de psychose — bref, pour terroriser littéralement des consciences individuelles. Le terrorisme scientifico-nazi était même capable par ces moyens d’interférer électromagnétiquement avec l’ADN des personnes-cibles… Mais ce concept restait très vague dans ma tête… Je devais aussi parler de l’utilisation du « vide quantique » sans savoir trop bien ce à quoi je me référais…  

Ces deux grandes organisations terroristes étaient-elles en conflit l’une avec l’autre?

Je ne sais plus… Dans mes scénarios délirants, je ne crois pas. Elles agissaient plus en parallèle… 

Dans votre blog actuel, vous évoquez des « contacts paranormaux », des « voix », des « échanges par télépathie », notamment avec Mme Fischbach. C’est ce qu’on appelle des « hallucinations acoustico-verbales ». J’aimerais savoir si vous connûtes alors des hallucinations acoustico-verbales dans lesquelles vous vous retrouviez la cible, la victime de ces « atteintes » ou « manipulations » de conscience à distance de la part des organisations terroristes? Dans vos textes de l’époque, vous décrivez notamment une expérience terrible vécue le jour du 17 novembre 2018. Pourriez-vous développer? 

Oui, le 17 novembre 2018, je connus une très puissante hallucination acoustico-verbale. C’était la fin de l’après-midi, il y avait cette lumière bleue incroyable dans le ciel, comme si toutes les voitures encombrant les routes et autoroutes de France l’eussent éclairé. Je marchais le long d’un chemin de forêt et durant une dizaine de minutes, j’eus l’impression de perdre totalement conscience de qui j’étais, comme si j’avais un deuxième cerveau entrant en collusion avec le mien. J’entendais une voix me répéter: « nous sommes l’Internet totalitaire, nous sommes des ordinateurs, tu ne sais plus qui tu es, tu ne sais plus qui tu es, bientôt tu ne pourras même plus te déplacer… » C’était terrorisant. Cela disparut progressivement jusqu’à ce qu’une voix parla à ma place et prononça cette phrase mystérieuse: « Flora Fischbach, je ne sais absolument pas ce que je fais mais je sais que je le fais: je vous fais passer dans un trou de ver… »

Qu’est-ce que cela peut signifier pour vous « faire passer Mme Fischbach dans un trou de ver »?

Du peu que je connais en mécanique quantique, la faire voyager dans le temps ou d’un univers à un autre… Du délire, encore une fois. 

Hmm. Bref, ce jour-là, vous étiez la cible du terrorisme scientifico-nazi. Cela se reproduisit-il? Vous ne décrivez pas d’autres hallucinations acoustico-verbales de ce type dans vos blogs de l’époque.

Il y en eut pourtant beaucoup d’autres. Souvent au cours de ces hallucinations, les terroristes scientifico-nazis m’annonçaient qu’à distance ils avaient réussi à implanter des explosifs à retardement dans mon cerveau ou qu’ils avaient les moyens d’accroître mon trouble bipolaire… La plus épouvantable de ces hallucinations eut lieu au début du mois de février 2019. Un véritable cauchemar au grand jour. Je fus possédé pendant une dizaine d’heures cette fois-ci par une voix en espagnol, celle d’un type qui me disait être derrière son ordinateur, communiquant avec moi via les satellites, prêt à faire exploser une bombe qui avait été placée et développée à distance sous la forme d’un nano-processeur dans mon cerveau. Il répétait tout le temps le même message à toute allure, j’en perdais complètement la raison. Je me mis à courir dans la ville, les champs et forêts alentours, pour échapper à sa voix mais elle ne faisait que se rendre plus pesante. Je rentrais chez moi et le terroriste scientifico-nazi me disait qu’il n’avait pas réussi à activer la bombe mais que ce n’était que partie remise, qu’en attendant il allait devenir une voix omniprésente dans mon cerveau pour toujours et utiliser des ondes pour augmenter mon trouble bipolaire et me rendre fou à lier. J’avais dû prendre une bonne quantité d’anxiolytiques pour pouvoir m’endormir. Le lendemain, la voix avait disparu mais c’était l’époque où je créai Fishbach Program: New Insights Into Terrorist Attacks; l’épisode marqua plus que tout le début de mon élaboration de théories sur ces formes de terrorisme futuriste. 

Et lorsque ces crises se produisaient, jamais vous ne pensiez à reprendre votre traitement antipsychotique ou à consulter pour qu’on vous l’augmente?

Non, je me sentais en guerre, en mission spéciale. 

Vous donnez aussi à penser dans vos blogs à des hallucinations acoustico-verbales dans lesquelles vos interlocuteurs étaient des membres de l’État islamique, dans lesquelles votre conscience était la cible de cet État islamique technologique…

C’était extrêmement terrorisant, mais d’une autre manière. Les voix étaient plus lentes, plus posées, ne faisaient pas automatiquement perdre la raison, pouvaient apparaître et disparaître sur des échelles de plusieurs jours. Et il s’agissait effectivement de membres de l’État islamique technologique. 

Dans quelle langue ces interlocuteurs s’adressaient-ils à vous? Quel était le contenu de leurs messages? 

Ils parlaient en anglais… Ces interlocuteurs me disaient que j’étais leur « otage » à distance, qu’ils me surveillaient et pouvaient me retrouver à n’importe quel moment. Ils me demandaient si j’avais conscience de comment ils étaient capable de produire des attentats industriels et nucléaires tels que des régions entières en seraient ravagées. Ils m’interdisaient de continuer à m’intéresser à Flora Fischbach, me disaient que mon amour pour elle était stupide. Ils me disaient que je devais être prêt, un jour ou un autre, à voir arriver et vivre avec une musulmane radicale — ce qui en termes de devenir personnel était évidemment très préocuppant. Ils voulaient me convertir à l’Islam. Ils me donnaient l’ordre de concentrer mes écrits sur le terrorisme scientifico-nazi et de ne surtout mentionner aucun nom de potentiel ou avéré membre de l’État islamique sur mes sites internet — ce que je n’avais pas du tout l’intention de faire, dans l’absolu. Plus inquiétant encore, ils prétendaient qu’ils pouvaient « voir » et « entendre » à travers moi, car des nano-processeurs avaient été insérés dans mon organisme à mon insu lors d’opérations médicales et m’avaient ainsi transformé…

Cela allait au-delà de la colonisation de conscience. Vous voulez dire que vous étiez ainsi leur « caméra », comme un androïde?

C’est cela. Mais selon leur dire, je n’étais pas le seul prototype. Flora Fischbach, entre autres, était elle aussi un androïde du même genre que le mien… Ces hallucinations où je me sentais comme prisonnier, otage de l’État islamique technologique durèrent quelques jours ou peut-être une à deux semaines, au début du mois de mai 2019. Elles s’atténuèrent ensuite rapidement mais de temps à autre, sans coup férir, je sentais un drone de cet État islamique technologique surgir au-dessus de moi et m’ordonner sous peine de me dégommer au rayon laser d’hurler des messages assez stupides à l’égard d’autres formes potentielles de terrorisme, comme sur la Place de la Bastille: « Gilets Jaunes terroristes! », ou, devant un hôpital psychiatrique: « psychiatres terroristes! »… Ou de chanter « Ajmal Logha » de Fishbach devant un commissariat de police. Des choses de ce genre. Que des propos verbaux de la part d’un déséquilibré. 

Qu’est-ce qu’ « Ajmal Logha »?

Une version en arabe de la chanson « Un beau langage » de Fishbach. 

A-t-elle quelque chose à voir avec les attentats?

Non, pas du tout. 

Et jamais de Allahu akbar? Jamais de messages pro-terrorisme islamiste?

Non, jamais. 

Tout cela est à première vue plus ridicule qu’inquiétant. Mais avez-vous cependant conscience de la portée de tout ce que vous me rapportez là? Qu’en tant qu’ « androïde » ou « caméra », entre être « otage » et « instrument » de cet État islamique technologique la frontière pouvait être très ténue, que les cris ou chansons sous menace auraient pu être des actes violents sous menace? Que vos hallucinations acoustico-verbales auraient pu vous pousser, à un niveau de psychose supérieur, à adopter de véritables comportements terroristes? En outre, sur vos sites, vous évoquiez Daesh de façon lacunaire et vous vous concentriez sur une forme de terrorisme inexistante, totalement fictive… Comme les voix vous l’aviez ordonné lors de vos hallucinations acoustico-verbales…

(Baissant la tête) C’est terrible à admettre, mais oui, dans la théorie il m’est difficile de vous contredire; je vois ce que vous voulez dire. En même temps je vous rappelle que je nageais dans une obsession sécuritaire, que j’étais accro à la fréquentation des commissariats de police et des sites internets d’unité antiterroristes, que mon rêve était que le terrorisme sous toutes ses formes cesse complètement à l’échelle de la planète.  

Cela n’empêche rien. Dans la psychose et en particulier vous concernant les crises maniaques, surtout si elles sont brèves et très intenses, la contradiction entre les pensées et les actes peut parfois être considérable. Vous sembliez quand même « contaminé » par les sujets qui vous préoccupaient dans vos blogs. Et vous savez sans doute très bien que de nombreux terroristes, se revendiquant de l’État islamique ou autre, ont un lourd passé psychiatrique. Revenons d’ailleurs à 2017: à l’époque de votre irruption forcenée sur les voies de chemin de fer, entendiez-vous des voix de l’État islamique?

Non, absolument pas. J’avais juste entendu, avant de descendre sur les voies, une voix me dire: « c’est bon, vas-y. » À l’époque je ne m’intéressais pratiquement pas au terrorisme.  

Avez-vous d’autres choses à ajouter concernant vos hallucinations acoustico-verbales de ces années 2018 et 2019?

Oh oui! Passée cette période où je me retrouvai terrorisé par l’État islamique technologique, vers le moi de juin 2019, à une époque où dans ma tête une dissension entre Flora Fischbach et moi apparut, pour je ne sais plus quelles raisons précises d’ailleurs — je tiens quand même à signaler que tout ce que nous évoquons ici ne représente qu’un échantillon de la gamme de mes délires — Flora Fischbach se mit à me détester et à voir en moi un individu à surveiller en permanence. Elle utilisait des drones et d’autres techniques spatiales pour me harceler et me terroriser. De la même manière, Nora Hamzawi, utilisant des techniques similaires, avait fait de moi son « jouet ». Elle semblait avec d’autres journalistes de la télévision avoir créé un programme dont le but était de rendre fou à distance un pauvre psychotique. Je l’entendais très fréquemment me dire: « vas-y, cours dans la rue et mets-toi à poil »; ou alors: « rentre dans le supermarché et viole une fille »; ou encore: « saute du pont et suicide-toi », ce genre de choses…

Était-ce au nom d’une idéologie quelconque?

Non. 

Obtempériez-vous lorsque Mme Hamzawi vous lançait ce genre de défi?

Absolument pas. Il ne faut pas déconner, quand même. Même délirant, j’arrivais à me rendre compte que cela m’aurait envoyé direct à l’HP voire pire…

Vous voulez finalement dire que ces deux « Déesses » — Mme Hamzawi en était un peu une si on considère certains de vos articles — étaient devenues à un certain point, d’une certaine manière des terroristes au sens large à votre égard? Vous insinuez aussi ainsi que dans votre univers du futur chacun pouvait, en disposant de la technologie adéquate, maintenir autrui dans la terreur… Vous n’aviez pas imaginé un État disposant des pouvoirs technologiques évoqués pour maintenir la population dans un état de terreur? Un terrorisme techno-neurologique d’État en quelque sorte? Cela aurait pu être une suite à vos obnubilations sur la technologie de l’année 2017…

C’est vrai, mais non. 

Une dernière question: eûtes-vous des comportements violents pendant toute la période dont nous avons parlé?

Non, jamais. En revanche je me retrouvai plus d’une fois dans des situations où des jeunes voyaient en moi la proie idéale pour une bonne baston… Situations desquelles j’arrivais généralement in extremis à m’extirper.

J’imagine. Je vous remercie, Mr Tristana. Ce sera tout. Vous pouvez aller fumer votre cigarette. Nous vous recontacterons si besoin. Prenez soin de vous.

Juste une question de ma part. Toutes ces stars dont nous avons parlé… vous ne possédez pas l’information selon laquelle elles auraient déposé une plainte ou une main courante contre moi?

Non, pas du tout. Ne vous inquiétez pas. Mais faites néanmoins quand même attention dans le futur si vous vous remettez en tête d’écrire sur internet au sujet de célébrités. Et surtout n’arrêtez jamais de nouveau votre traitement si vous voulez éviter que ce genre d’hallucinations se reproduisent.

*

¹ Annexe: 2018.07 – Spring and my Own Goddess of Spring

3 commentaires sur “L’interrogatoire

  1. Dis donc…
    Ça pourrait passer pour de la science fiction n’est pas ?
    Mais toi et moi savons que ce sont des faits réels. Certes fruit de ton délire pendant les différents épisodes maniaques que tu as vécu !!!
    Plus j’y pense et plus j’ai l’intime conviction que l’être humain est bien conçu pas parfait comme pourrait l’être une machine. Suis mon raisonnement
    L’esprit est relié au corps alors ils sont en symbiose
    Je ne te connais pas mais tu as toutes les qualités d’un hypersensible hypersensible ! Bref quand on croit tout maîtriser ignorer ça ou ça et durant de longues années…et d’autres choses (un sms ne suffirait jamais pour exprimer parfaitement ma pensée) boum bipolarité avec up et down et l’infini entre les 2….
    Pour en revenir au scénario de tes délires j’ai l’impression que c’est comme une partie de toi , une partie pas si folle d’après moi…à creuser ( je parle pour moi)

    Aimé par 2 personnes

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