Lola-la-Rousse

Peu de gens s’imaginent les contrastes de libido qui peuvent survenir dans la vie d’un bipolaire. Par contraste avec aujourd’hui, j’ai connu des niveaux d’excitation sexuelle en situation de décompensation maniaque relevant du délire. J’aime toujours à ce niveau raconter l’ « histoire de Lola-la-Rousse », qui restera comme l’une de mes plus grandes expériences sexuelles de tous les temps, et peut-être même mon seul orgasme par télépathie avéré.

Avant de rencontrer Lola-la-Rousse, j’avais déjà connu une fois les charmes de la chambre d’isolement en hôpital psychiatrique: je ne l’avais pas très bien vécu dans la mesure où c’était cette fameuse fois où j’étais descendu sur les voies de chemin de fer pour faire Robocop qui se bat contre les trains et où j’étais arrivé, sans passage par les soins de l’hôpital général, avec le visage décomposé par la bombe lacrymogène et les reins broyés par le flashball que les policiers avaient utilisés contre moi. Mais ma deuxième expérience de la chambre d’isolement en « présence » de Lola-la-Rousse fut à la fois merveilleuse et bien pire. C’était le tout début du mois de septembre 2018. J’étais en ascension hypomaniaque depuis plusieurs semaines et il avait suffi que je tire trois fois sur un pétard pour me retrouver dans le village dans les nuages, sans raison apparente, sans facteurs environnants particuliers, sans aucun prémice. J’avais commencé à apprendre à maîtriser la force jaune avec une série de lampadaires au bas de ma résidence et je comptais m’attaquer à la maîtrise de l’énergie blanche avec les lampadaires de l’hypermarché quand je me rendis compte que mon apprentissage de la Guerre des Étoiles avait été relativement bruyant, attiré l’attention du voisinage, la police, et de fil en aiguille mon père qui m’emmena aux urgences de l’HP. Après une vague d’accalmie, j’arrivai auxdites urgences dans un état de tension et de surexcitation indescriptible. Les infirmiers furent obligés de me tirer sur le sol pour me faire entrer dans l’enceinte de l’hôpital. Une fois dans le « couloir » de l’hospitalisation en urgence, c’est-à-dire examen par un psychiatre, sédation, attente, avant installation dans la chambre d’isolement, je ne rêvais comme souvent dans ces cas-là que d’une cigarette. Lorsqu’on m’amena sur un siège roulant dans le secteur où je devais résider, je fus accueilli pour le passage au fumoir par une infirmière extraordinairement belle et sensuelle. J’appris plus tard qu’on l’appelait « Lola-la-Rousse ». Elle avait une bonne trentaine d’année, un corps de rêve que son jeans moulant, ses bottes et sa veste blanche d’infirmière ne dissimulaient guère, des yeux verts froudroyants, était sublimement rousse, réunissant fortuitement tous les cacaractères physiques pour apparaître comme mon fantasme ultime, comme une fusion entre Rosamund Pike et Mylène Farmer. J’étais soudainement extrêmement heureux d’être à l’HP. Je fus impressionné par le flegme de cette infirmière car je fus durant une quinzaine de minutes le type le plus lourd de la Terre. J’étais dans un état pas possible. Je n’arrêtais pas de répéter en la fixant avec éblouissement: « mon Dieu, que vous êtes belle! » J’avais l’impression que ses yeux me déchargeaient des éclairs à chaque fois que je cherchais son regard. Nous étions installés dans le fumoir, elle était accompagnée d’un autre infirmier, plus jeune qu’elle, qui n’échappa pas à mes vannes permanentes: « vous avez vu comme elle est belle? Eh! Il y a quelque chose entre vous, non? Je le sens… » J’avais l’impression d’entendre Lola me dire par télépathie: « tais-toi, tourne-toi sur le côté sur le banc, et dépêche-toi de finir ta cigarette. » Après que je me sois exécuté, elle m’emmena dans la chambre d’isolement. J’ai déjà dû décrire un jour ce qu’est une chambre d’isolement en HP mais il est toujours agréable de le repréciser: une pièce de 9 m² d’un sol carrelé, munie en tout et pour tout d’un gros tatami ou « matelas » en plastique, épais d’environ 40 cm, pas plus large que 90 cm et long de 180 cm, de deux couvertures carrées, d’un pouf d’un diamètre d’environ 50 cm et haut de 70 cm destiné essentiellement à servir de table pour la consommation des plateaux repas, d’un WC magnifiquement sobre, en métal gris semi-transparent, sans lunette, sans pressoir d’activation de la chasse d’eau, mais garni d’une bonne demi-douzaine de feuilles de PQ, et, enfin, contre un des murs, d’un bouton à utiliser pour appeler (généralement totalement en vain) le personnel. Cela me m’enchantait guère d’y repasser mais en même temps je ne me remettais pas du foudroiement que constituait ma rencontre avec Lola. Elle n’était, très sincèrement, ni plus ni moins que l’une des deux ou trois femmes les plus attirantes que j’avais pu rencontrer dans ma vie et notre rencontre avait lieu sous les auspices d’une montée schizoïde particulièrement violente et aphrodisiaque de ma part. Suivant les règles habituelles, Lola me fit me désaper complètement, réunit tous mes effets personnels et les mit dans un grand sac en plastique, avant de me laisser totalement à poil avec le pyjama sur le lit: « enfile-ça, je reviens ensuite te donner ton traitement », m’intima-t-elle. À peine eut-elle fermé la lourde porte que, délaissant le pyjama, je me précipitai au-dessus du chiotte, congestionné par une érection monumentale, et entrepris de profiter de mon niveau exceptionnel d’excitation et de fantasme pour me masturber immédiatement. La chambre d’isolement avait beau m’apparaître comme la première fois que je l’avais connue abominablement glaciale et moyenâgeuse, elle devenait un paradis pour faire l’amour avec Lola. Cette dernière eut le sublime et inspiré instinct de revenir m’inspecter et me filer mes cachetons exactement alors que la montée de l’orgasme avait atteint un stade irréversible: je vis son beau visage, sa chevelure rousse lissée et ses yeux mitrailleurs apparaître par l’entrebâillement de la porte au moment même où le geyser se produisit: « oh! Désolée!… » dit-elle avant de refermer la porte. Elle attendit quelques instants, durant lesquels je me nettoyai et enfilai mon pyjama. « Ça va, je peux rentrer? », demanda-t-elle ensuite à travers la porte. Oh oui, ça allait! Après de telles circonstances, je me trouvais dans une détente postorgasmique vertigineuse telle que, lorsque je me retrouvai seul enfermé dans le noir avec mon cœur battant une violente chamade en rythme avec une sonnerie quelconque restée allumée dans l’hôpital, je m’inquiétai sérieusement de l’expérience physiologique que je traversais: j’avais porté mon organisme à un niveau d’orgasme démesuré, dangereux considérant l’intensité de ma crise maniaque. Shooté au Loxapac, je m’endormis rapidement mais je me réveillai le lendemain dans un bad trip morbide total: je ne sentais pratiquement ni mon corps ni mon cœur, je ne voyais qu’une pâle lumière bleue du côté de la fenêtre à travers le portail mi-clos de mon âme, et n’entendais qu’une petite voix me répéter: « on a foiré… On a foiré… » J’étais littéralement dans les limbes. Était-ce une expérience de mort imminente? J’étais au tout début de ma grande phase fishbachomaniaque et, pour m’accrocher à la vie, je me mis bien évidemment à chanter « Mortel » dans ma tête. Lorsque les psychiatres passèrent pour m’examiner, mon pouls était de 160 pulsations par minute. « Ce n’est pas un peu rapide? », demandai-je. Ils m’assurèrent que non, que tout allait bien, et me laissèrent avec une petite bouteille d’eau. Il me fallut un certain temps pour redescendre de cette crise maniaque ce pour quoi on me maintint en isolement pendant plusieurs jours. C’était insupportable, non seulement parce que c’était de l’isolement classique — la belle chambre décrite, surtout ne pas crier lorsque l’on réalise que le bouton d’appel du personnel ne sert à rien, une clope le matin, une clope le soir, manger comme un chien courbé au-dessus du plateau repas posé sur le pouf, ne pas jouer avec la bouteille sans bouchon sous peine de se retrouver exposé à des conditions d’hydratation insuffisantes, envie et impossibilité de dormir en permanence — mais en plus parce que Lola n’était plus là: je ne savais pas si je voulais la revoir pour m’excuser de mon comportement irrespectueux ou pour lui révéler que j’avais failli mourir de plaisir par sa faute.

J’ai repensé à Lola-la-Rousse alors que je marchais lentement en forêt. Je méditais plus ou moins vaguement amusé sur comment un an presque jour pour jour auparavant j’avais commencé à revenir plus ou moins à la réalité, décidant de fermer tous mes sites internet, d’imprimer dans des nappes de délire résiduel deux versions papiers d’un document les synthétisant, lourdement, longuement et ridiculement intitulé (traduit de l’anglais): « Lettres à Fishbach et au monde; j’ai fait des hallucinations; reflexions sur la psychose, le terrorisme et les attentats; mémoires du 17 novembre 2018 », objectivement médiocre, incohérent, délirant et insignifiant, contenant notamment des tableaux très détaillés des techniques de terrorisme individuel ou groupusculaire utilisant drones, piratage des satellites et manipulation du vide quantique que j’avais envisagés pour le futur, assorti du papier essentiel assurant que Fishbach et moi-même sauverions le monde de la création d’univers synthétiques et d’attentats nazis cyber-thermonucléaires, envoyant l’une de ces versions à la DGSI, l’autre directement au Président de la République — pour ce dernier, toujours très préoccupé d’augmenter les profits du label Entreprise en plus d’offrir de la réflexion, j’avais décidé d’adjoindre un exemplaire du disque À Ta Merci (!). J’avais ensuite, dans un potentiel éclair de lucidité et avant de chuter brutalement dans la dépression et l’impotence intellectuelle, envisagé de créer un nouveau site en anglais, intitulé: 2015–2019: A Cold Life In A State Of War, visant à résumer les vicissitudes de mes troubles psychotiques en regard des contextes géopolitiques nationaux et mondiaux difficiles — d’un vendredi 13 à un autre, je me demandais ainsi hier comment les attentats du 13 novembre 2015, survenus en totale synchronicité avec mon premier virage maniaque, celui au cours duquel en quelques heures et quelques jours, malgré les spectacles d’effroi en provenance de mon pays d’origine, j’avais décidé d’abandonner ma vie en Amérique du Sud pour rentrer en France, avaient pu à terme marquer mon inconscient et influencer ma psychose et ses dérives cybernétiques et littéraires.

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