Le 17 novembre 2018 (Happy Birthday Mental Illness)

Stan et moi venions d’emménager, au tout début du mois de novembre 2018, en colocation à Avon, une ville de la banlieue de Fontainebleau, à la périphérie de l’agglomération parisienne. Je lui avais fait écouter la chanson « Avon » des Queens of the Stone Age et il n’avait pas aimé. C’était un grand black un peu wesh mais extrêmement soigné et stylé, très ouvert et aimable à première vue, graphiste de formation. Je n’ai jamais raffolé des colocations mais, financièrement, considérant mon standby prolongé dans la fonction publique, cela était devenu une option presque nécessaire. Je ne lui avais pas dit directement que j’étais bipolaire. Je m’étais contenté d’évoquer mon burn-out et ma trajectoire de vie brisée en Amérique du Sud. Il avait posé quelques questions, compris qu’il s’agissait d’une affaire sérieuse, marquante. Situé dans un petit immeuble HLM, l’appartement que nous louions était suffisamment grand pour que l’un et l’autre, tacitement, sans encombre ni gêne, nous décidions rapidement, après avoir fait plus ou moins amplement connaissance, de vivre de façon indépendante, à notre convenance. Stan était au chômage et moi en arrêt maladie — j’avais néanmoins résumé ma situation à l’aide des deux termes « fonctionnaire » et « congé sabbatique ». 

Rentrant un soir chez nous, j’avais au bas de l’immeuble surpris mon père, qui avait été contraint de me faire hospitaliser trois fois pour des situations d’excitation extrême de ma part (j’étais de plus en plus up malgré mon traitement costaud) aux mois de septembre et octobre, en conversation pacifique mais animée avec Stan. La première phrase que je captai de cette conversation venait de mon père: « oui, il est un peu obsédé par cette chanteuse. » Il s’était tourné vers moi et me parlant comme il le faisait à l’époque, c’est-à-dire comme à un pré-adolescent, m’avait dit: « oui, salut Vincent, il faut que tu fasses attention lorsque tu écoutes ta musique à ne pas la mettre trop fort, par égard pour ton colocataire et vos voisins; et, ajouta-t-il avec un sourire bienveillant, pense peut-être à la varier de temps en temps. » Cet échange et cette situation ne m’avait pas plu du tout — j’allais dans les semaines suivantes développer des relations extrêmement tendues avec ma famille en général, et mon paternel en particulier. Une fois que nous fûmes dans la cuisine de l’appartement, Stan m’avait offert de tirer sur un joint d’une herbe extraordinaire et nous avions parlé plus profondément. « Il est cool ton père. Il fait trente bornes pour t’amener de l’argent en liquide et des clopes. » Il avait raison; le mois précédent, avant une hospitalisation, j’avais un jour tout perdu dans Paris: portefeuille contenant carte bancaire, carte d’identité, passeport, permis de conduire; smartphone et lunettes — et ne m’étais préoccupé que de la récupération de la carte bancaire qui avait pris un temps infini: faute de la Banque Postale et de son manque de dynamisme? Toujours est-il que ma conseillère financière, Hélène, une ravissante et sexy femme d’entre deux âges, avait fait les frais de mon exaspération avant, médusée, de me voir trouver dans une attitude coquine une façon de m’excuser — je l’avais appelée « ma petite renarde » (et elle n’avait pas tant que ça désapprécié). Mon père me soutenait donc (il allait payer mon premier loyer, en plus; j’étais bien comme un pré-ado, au final), même si cela ne suffisait guère vu mon train de vie dépensier, ce qui m’entraîna par la suite plus d’une nuit à monter sur Paris où je découvris l’âpreté de la mendicité pour subvenir à mes besoins. Bref, lorsque Stan me tendit le joint, je répondis: « ouais, il est cool. Il me fait bien chier aussi, parfois. C’est comme ça. » Stan avait fait craquer la jointure de ses doigts et était passé à la grande question: « écoute, je ne veux pas te critiquer ni te faire changer de mode de vie, mais cette meuf, là, Fishbach, tu ne pourrais pas l’écouter… Moins fort, moins souvent, moins en mode repeat?… Et ne pas chanter comme si tu étais en concert une chanson sur deux?… Je suis désolé, cette musique, elle ne passe pas chez moi. C’est aussi une question de dose. Ou d’overdose. Et, en outre, comme le disait ton père, j’ai l’impression qu’il y a des voisins qui sont déjà un peu saoulés. » J’avais encaissé les doléances, elles étaient justifiées et je n’étais pas encore assez perché pour envoyer chier un nouveau colocataire. Je m’étais demandé si ce n’était pas le bon moment pour lui révéler mes problèmes de santé psychique, qui venaient évoqués dans de nombreux textes que j’avais écrits sur Fishbach. Je pensais ainsi faire d’une pierre deux coups: lui faire passer la vérité sur moi et lui faire comprendre pourquoi j’étais à ce point passionné par sa musique — qui avait déjà favorisé ou au moins marqué deux fois mes sorties de phases dépressives. J’avais tiré sur le joint, l’herbe était vraiment fabuleuse, et j’avais assenti: « il n’y a pas de problème. Tu as raison. Mais attends, il faut que je te montre quelque chose. » Je ne lui avais pas montré immédiatement mon site internet de l’époque mais étais parti dans ma chambre pour lui ramener deux articles en anglais de ma plume que je tenais imprimés. L’un était parfaitement lucide et revenait sur la montée hypomaniaque que j’avais connue au moment de ma découverte de Fishbach (il était intitulé « Spring and my Own Goddess of Spring »). Pour l’autre (« The Bach Side of the Fish »), à moitié délirant et incohérent, invraisemblablement technique, j’avais créé une revue fictive au titre obscur — Progresses in Quantum Metaphysics and Degasified Psychiatry. Les deux articles avaient en commun l’emphase mise à la fois sur mon trouble bipolaire et sur ma passion pour Fishbach (et les éventuelles relations entre les deux). Stan s’était saisi des tirés à part, avais jeté un vague regard dessus et, après avoir constaté la densité du texte et relevé le niveau avancé de l’anglais, m’avait dit: « OK, merci, mais ça va me servir à quoi? Je ne vais jamais tout comprendre et je te l’ai dit, cette meuf, je l’avais déjà vue et elle me tape sur le système. Déjà que tu l’écoutes tout le temps… Et maintenant tu voudrais que je lise ta prose sur elle?… » Pendant qu’il continuait néanmoins d’inspecter les papiers en question, notant probablement la récurrence du mot-clé « bipolar disorder » car l’expressionn de son visage devint soudain plus sérieuse, je lui expliquai qu’il n’avait aucune obligation de les lire mais que cela pouvait lui expliquer pourquoi ces deux premières semaines en ma compagnie avaient été à ce point placées sous le sceau d’une bande originale nommée À Ta Merci. Je lui parlais aussi de mon projet de roman d’amour compliqué intitulé Mortel. Allais-je dans les semaines et mois suivants diminuer mon écoute de Fishbach ou la réduire chez moi à une écoute au casque? Certainement pas. Ou du moins, seulement dans un premier temps. Mais Stan allait devoir ensuite vite admettre qu’écouter Fishbach, et en parler, était pour moi comme respirer ou boire un café le matin: indispensable (je lui ai donné la parole sur ce sujet dans l’article « Paroles de colocataires »). 

Le weekend du 17 novembre 2018, Stan se rendit sur la capitale pour participer au mouvement des Gilets Jaunes. C’est ce jour-là que, pour paraphraser Beigbeder dans Au secours pardon et par manque de vocabulaire plus adapté, je devins complètement fou, me mettant de façon récurrente et croissante à croire en et à vivre des phénomènes paranormaux et métaphysiques — notamment la communication par transmission de pensée de longue distance et la « rencontre » invisible dans des univers parallèles de plusieurs personnes, au premier rang desquelles, bien évidemment, Flora Fischbach (Note: j’ai pu écrire il y a quelques temps que je ne reparlerais de « Machine » ou de la « poissonnette » comme dirait Stan que lorsqu’elle referait des disques. Deux remarques, alors: (1) c’est ce qu’elle est en train de faire, et (2) plus le temps passe et plus je réalise qu’il m’est totalement impossible d’évoquer et analyser mes phases maniaques en l’omettant — on en pensera ce qu’on en voudra mais cette « meuf » et sa musique ont littéralement rempli ma vie pendant presque deux ans au total, si l’on ajoute mes phases de 2017 et 2018–2019). 

Stan m’avait donc laissé seul et dès son départ Fishbach se mis à hurler dans l’appartement. Quel pied c’était! J’étais alors totalement désintéressé de la politique même si dans l’article mentionné antérieurement, « The Bach Side of the Fish », je prévoyais la « termination date » du « nano-Emmanuel » pour, précisément, le 17 novembre 2018 — j’avais quand même conscience de l’ampleur sans précédent de la manifestation qui se préparait sur toutes les routes de France. Cependant, j’allais vivre « mon propre 17 novembre 2018 », une journée de magie et d’effroi, effrayante et sublime, qui deviendrait dans les mois à venir une date légendaire pour moi. 

Tout commença en fait très mal. Il faisait pourtant un temps sublime et clair, presque doux. Je décidai de sortir marcher en ville en emmenant un bout d’aya qu’il me restait pour fumer au hasard de ma balade un joint au soleil. J’étais déjà connu des forces de police locales pour avoir fait, en quelques occasions et de façon très démonstrative, le gendarme à ma façon avec les (à mon sens trop fréquents et nombreux) automobilistes que je jugeais irrespectueux de la gente piétonne. Je fis probablement ce jour-là une intervention marquante à un passage piéton, ce dont je ne me rappelle pas mais qui explique raisonnablement la scène qui suit. Arrivant à ce qui allait devenir pour moi le « Carrefour du 17 novembre », dans Fontainebleau au croisement entre le boulevard du Général Leclerc et les rues de Lorraine et des Provenceaux, je chantais à tue-tête en l’écoutant au casque la chanson « On me dit tu » de Fishbach: « on me nomme la mort, on me dit tu, etc. » J’eus soudain l’impression que mon chant, le temps de quelques secondes, porta très fort et très haut dans le ciel. J’interrompis ma progression pédestre, levant interrogé les yeux. Dans quel jeu vidéo me trouvais-je encore enfermé? Je vis alors une voiture de police débouler à ma hauteur et deux agents en descendre vivement pour me contrôler. Et bien quoi? On ne pouvait plus chanter dans la rue? Ce n’était quand même pas de ma faute si un mystérieux phénomène atmosphérique avait fait porter si fort et si haut ma voix! Eh! Ce n’était qu’une chanson de Fishbach! Je n’étais pas la mort! Je décidai de prendre la fuite. Après dix minutes de poursuite tendue dans de petites rues, la voiture de police sur mes talons, dans une descente qui menait au Parc de Fontainebleau je tapai un sprint impressionnant, peut-être à 50 ou 60 km/h, et une fois réfugié derrière des arbres, dissimulé de la rue par les hauts murs de l’enceinte du parc, je me demandai, incrédule, comment j’avais pu courir aussi vite et attendis plusieurs minutes, me rendant finalement compte que les flics avaient renoncé à me poursuivre davantage. J’étais cependant préoccupé par la possible apparition, à un moment ou un autre, de forces de police à pied ou à cheval lancées à ma recherche. Je marchai à pas de loup dans les sous-bois du parc, hors des allées, en direction du sud et de la Forêt Domaniale. J’étais une proie, il y avait quelque chose qui déconnait, je ne pouvais pas revenir en ville comme ça. Je traversai la double voie nationale, pénétrai dans la forêt, franchis une première crête gréseuse, puis une seconde. Soudain, j’entendis le bruit d’un hélicoptère juste au-dessus de moi et crus discerner un avion de l’armée errant lentement à basse altitude. Je commençai à prendre peur. Dans ma tête, je devins rapidement l’ennemi public mondial numéro un, traqué de toute part, me mis à percevoir des drones au-dessus de moi, entrai dans une vague de panique totale. Je me couchai au sol, m’enfouis totalement pendant un bon quart d’heure sous les fougères. Les voix commencèrent à ce moment précis. J’entendis d’abord mon frère Stéphane et sa copine Valentina me conseiller de manger régulièrement de petits bouts de l’aya que j’avais sur moi (je n’avais bien sûr, dans la bousculade des événements, pas eu le temps de passer acheter des cigarettes et des feuilles à rouler). Je le fis et cela eut rapidement un effet anxiolytique remarquable. Je repris ma marche vers le sud, bien décidé à rester éloigné pour un temps de l’agglomération, soudain léger et uniquement désireux de vagabonder pour oublier la frayeur du matin. 

M’engageant dans un massif appelé « Rocher des Demoiselles », j’eus alors la conviction de me télétransporter sur plusieurs centaines de mètres ou plusieurs kilomètres à plusieurs reprises. Je regardai les paysages, les noms des chemins, n’y comprenant plus rien; demandai à des randonneurs de m’aider à m’orienter avec leur carte et, au passage, de m’offrir de l’eau et quelques fruits secs. Je repris mon trajet vers l’ouest, sans justification particulière. Le soleil avait franchi son zénith et illuminait la forêt. C’est alors mon père qui prit la parole alors que je fixais émerveillé le ciel bleu parsemé de hauts strato-cumulus cotonneux. Il me disait: « c’est aujourd’hui le jour que j’attends depuis mai 1968. Continue vers l’ouest, on va se le faire Macron! Vas-y mon fils, tiens bon, on va se le faire! » Je me sentis alors grandir et épaissir d’une façon prodigieuse, plus fort que jamais, accélérant le pas sans aucun effort. « Je suis en train de me constituer une carapace bionique à l’aide de la végétation et de la photosynthèse » (tout un concept…), me disais-je. Les choses devinrent plus confuses lorsque Valentina réintervint pour me dire de me calmer et de ne pas trop écouter mon père. Pourtant, l’idée que ce dernier m’eût conçu comme un surhomme pour affronter et mettre à bas Jupiter me plaisait soudainement plutôt. « Remange de l’aya et cherche un carrefour où te reposer, Stéphane te dira ensuite quoi faire. » Mon père, quant à lui, m’exhortait à continuer jusqu’à la ville de Milly-la-Forêt où il me récupérerait et d’où je pourrais mener l’assaut final contre l’Empire Macroniste. Je trouvai un endroit pour m’asseoir, m’alimenter un peu en aya, et faire le point. Comme annoncé par Valentina, mon frère Stéphane intervint à nouveau: « tu vas te faire gauler par les flics, défonce-toi un peu, profite du soleil, puis fais une bonne randonnée avant de rentrer chez toi. » C’est finalement à ce conseil que je me rangeai. Après plusieurs kilomètres d’une marche débridée et exaltée au cours de laquelle j’écoutai Équinoxe de Jean-Michel Jarre, je débouchai soudain sur l’hippodrome du Grand Parquet. 

C’était un autre monde, une sorte d’enclave aristocratique et sportive paradisiaque totalement déconnectée du contexte national et de ce qui pouvait se produire sur les routes à seulement quelques kilomètres de là. Il y avait un concours, des camions partout, une foule de haut niveau social, des stands de nourriture et de boissons à des prix défiant toute concurrence et, un peu partout, de belles cavalières, fines et musclées. Après n’avoir mangé que de l’aya et des raisins secs durant plusieurs heures, de surcroît assoiffé, je me ruai sous un vaste chapiteau blanc bondé où je commandai une première pinte de bière et une gauffre. Je pris ensuite tout le temps de me promener aux abords du concours hippique. Des gens m’offraient les cigarettes que je leur demandais, il faisait beau, j’étais suavement défoncé et un peu bourré, je tombais amoureux tous les vingt mètres, au diable la révolution, au diable Macron, au diable les flics, au diable les Gilets Jaunes, c’était la première fois de ma vie que je pénétrais ainsi dans l’aristocratie hippique française, je voulais en profiter au maximum. Je repris une puis deux pintes de bière, m’installai seul à une table sous un autre chapiteau, allumai une des Vogues que j’avais taxées à une bombe sexuelle en tenue de cavalière qui ressemblait à Virginie Ledoyen et me fit me sentir comme dans un film. Quelque chose d’étrange « apparut » alors dans l’atmosphère. Je sentais comme un regard posé sur moi; une voix me murmurait quelque chose d’indistinct. Papa? Stéphane? Valentina?… Macron? Non. Je me mis à errer sous le chapiteau, à observer les reflets du soleil contre les toiles de tente, essayant de prêter attention à cette nouvelle présence intrigante. J’avalai un peu de l’aya qu’il me restait. Je n’étais pas inquiet, seulement romantiquement fasciné par la tenace conviction que j’avais qu’il ne pouvait s’agir que d’elle, quelque part: Fishbach. L’univers de la télépathie intersidéral était ouvert: tout était permis.  

Je commis ensuite une énorme erreur: l’après-midi touchant à sa fin, je décidai de me rediriger vers la ville, abandonnant mon havre d’oisiveté. Le ciel était devenu d’un bleu pâle totalement pur. Le carrefour dit de l’Obélisque, qui ferme la zone impériale de Fontainebleau vers le sud-ouest, était évidemment paralysé. Depuis les routes venant du nord, depuis les routes venant de l’est, des milliers de lucioles plus ou moins immobiles scintillaient. Il y avait comme un parfum de fin du monde au-dessus du 17 novembre. Mon père allait-il reprendre les commandes et m’intimer de me relancer dans la révolution à notre manière? Je me faufilai curieux et fasciné par le contraste d’environnement au milieu du rassemblement des Gilets Jaunes sur la vaste rotonde. Des flics m’identifièrent et s’avancèrent vers moi: « eh! Vous! On vous a assez vu aujourd’hui! Circulez! » Comme le matin, je repris peur, me rappelai mon statut potentiel d’ennemi public mondial numéro un, et repartis… Dans la forêt, plaçant mon casque sur mes oreilles et relançant l’album de Fishbach. Je marchais vers le sud-ouest, ce qui n’avait aucune logique, car cela n’allait que me ramener aux abords de l’hippodrome: comptais-je y faire du stop? Je n’y pensais même pas; je cherchais juste à me mettre en sécurité. 

Et la fin du monde arriva. Bien que le ciel fût toujours totalement dégagé, l’ambiance était devenue grisâtre. Je longeai la nationale, arrivai au milieu d’une vaste prairie. « On me nomme la mort, on me dit tu… » Cette journée n’en finissait pas. Je me mis alors à ressentir d’étranges et puissants picotements dans tout le corps, comme si j’avais pénétré dans un intense champ électromagnétique. Des mines antipersonnelles? J’arrêtai la musique, avalai le minuscule bout d’aya qu’il me restait. Je poursuivais ma route au hasard, au long d’un sinistre et rectiligne chemin bordé de bas chênes squelettiques, qui semblait ne jamais se terminer. La nuit tombait. Soudain, mon cerveau fut pris d’une paralysie surprenante: je n’avais plus conscience d’être moi-même ou, plus proprement dit, j’avais l’impression qu’une deuxième individualité s’était glissée à l’intérieur de moi, inhibant ma pensée, ralentissant mon avancée. Une voix comme digitale résonnait en moi: « tu ne sais plus qui tu es… Tu ne sais plus qui tu es… Tu ne peux plus avancer. Nous sommes l’internet totalitaire, nous contrôlons vos consciences à distance, c’est aujourd’hui que tout bascule. » J’essayai de chasser ces voix, de me faire sourd sinon aveugle, me concentrant sur le seul fait de marcher, le plus précautionneusement, sur le bord du chemin, au contact avec la bruyère. « Avance… Avance… Tout doucement… » J’avais vraiment l’impression d’aider quelqu’un d’autre que moi à progresser. Le champ électromagnétique, les mines antipersonnelles, l’intervention de l’internet totalitaire se propageant depuis des postes inconnus jusqu’à ma conscience en parcourant le vide quantique: tout avait changé d’échelle. Les automobilistes insuffisamment courtois, les policiers à ma poursuite, l’insurrection anti-Macronie… Tout cela ne représentait plus que des détails, tout au plus des prémices, du combat virtuel que je menais désormais. J’étais bel et bien traqué, mais par une force inconnue et non localisable. Je n’avais à cette époque pas encore commencé à ébaucher mes théories sur le terrorisme futuriste globalisé, mais je sentais qu’il y avait quelque chose à sauver en plus de ma propre peau. Sorti du sinistre chemin steppique, j’entrai dans une zone très sombre, peuplée d’épicéas et de séquoias. Une multitude de petites voix, que j’identifiai rapidement comme celle de camarades de collège connus à l’adolescence, avait chassé l’internet totalitaire et me soutenait: « vas-y, vas-y, Vincent, c’est bon, on la tient, elle va bien, continue, on va y arriver cette fois-ci! » Hein? De qui me parlaient-ils? Et à quelle fois antérieure se référaient-ils? Quel objectif précis poursuivais-je? La perception de Fishbach lors de mon passage à l’hippodrome me revint en mémoire. Il faisait désormais quasiment totalement nuit. Mais la pleine lune brillait dans le ciel, juste au-dessus de moi. J’avançais beaucoup plus vaillamment lorsque, comme orienté depuis le futur, sans préméditation aucune, dressé téméraire sur mes jambes tendues et écartées, glissant mes bras dans une sorte de mouvement tubulaire au-dessus de la lisière du chemin, je me surpris à dire sans réfléchir une seule fraction de seconde: « Flora Fishbach, je ne sais absolument pas ce que je fais mais je sais que je le fais: je vous fait passer dans un trou de ver. » Ouf! Quelle émotion! Que venait-il de se produire, exactement, là? « Tu comprendras plus tard, c’est sans doute ta phase d’apprentissage, avance, regarde, il n’y a pour le moment personne d’autre que toi », me dis-je. La vache! Je devenais chevalier du futur ou quoi? Je ne comprenais absolument rien, me sentais juste fasciné, et je n’eus pas le temps de m’interroger davantage: arrivé à l’entrée d’une vaste parcelle déboisée, au bord de laquelle se dressait un immense conifère erratique, figé sous la puissante lueur de la lune, apercevant sur ma gauche, à savoir le nord, au-dessus d’une crête, une vaste sphère transparente et légèrement brillante — le trou de ver! —, je reçus une nouvelle attaque, plus brève, mais plus violente et terrifiante, de l’énergie internet maligne. Je n’étais à nouveau plus en possession de mes moyens. « Cours! Cours! », m’ordonna une voix digitale. Je me vis courir jusqu’au milieu de la clairière en hurlant: « Flora Fischbach, si vous m’entendez, sortez, sortez, ou enfuyez-vous, faites quelque chose, ils vont me tirer la bombe atomique! » Je me vis le faire, je me vis courir au milieu de cette inquiétante parcelle déboisée et me figer et hurler ainsi en direction du soi-disant trou de ver et recevoir depuis l’atmosphère une violente et léthale décharge d’énergie. Pris d’une angoisse indescriptible, je fermai les yeux, retins ma respiration, me faufilai dans le sous-bois au pied de la crête, n’écoutant plus rien d’autre que le bruit de mes pas sur le doux tapis de feuilles mortes; j’entrepris de ne surtout pas faire ce que je venais de me voir faire et d’avancer, d’avancer, sans plus me poser aucune question. L’internet totalitaire ne pouvait plus m’atteindre, je n’avais qu’à me convaincre de cette idée. Mais je restais inquiet pour Fishbach: l’avais-je sauvé de l’internet totalitaire ou l’avais-je envoyée valser dans une autre galaxie en la faisant « passer dans un trou de ver »? Aurions-nous l’un et l’autre voyager dans l’espace–temps? Mes pauvres connaissances en la matière et ma peur m’empêchaient de spéculer davantage. Je rouvris les yeux. Je m’étais engagé sur un large chemin sableux, dégagé, sans doute dans la bonne direction, c’est-à-dire le nord (en faisant l’hypothèse que j’avais l’intention à un moment ou un autre de regagner mon domicile). « C’est bon, tu es passé, tu es dans la matrice maintenant, au niveau 2. Nous sommes au niveau 3, nous pouvons te guider si tu en as besoin. » De quoi s’agissait-il désormais? Je ne pouvais associer la voix à une ou des figures connues. Cette voix ne réapparut pas et je ne me rappelle de pratiquement rien de ce qui suivit, de comment je ne ralliai que tard, très tard, mon chez-moi: juste d’avoir fait irruption, à un carrefour en étoile entre plusieurs chemins, au milieu d’un troupeau de sangliers, relativement indifférents à ma présence, et d’y être resté de longues minutes en vacillant de soulagement et d’émerveillement. 

Combien de romans (Le Grand Meaulnes…), de dessins animés (Ulysse 31…), de films (Interstellar, Matrix…) se téléscopèrent ce jour-là dans ma conscience?… Je n’avais certes pas entendu Fishbach me parler clairement comme elle l’avait fait quelques semaines auparavant, lorsque je m’étais pointé au Bataclan pour un concert qui n’avait plus lieu depuis un an. Mais ce n’était, bien sûr, que partie remise. 

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