Le mur — Confessions d’un bipolaire du siècle

Vous me connaissez. Vous me tenez identifié. Vous n’êtes pas forcément celle dont je parle si souvent dans ces pages. Mais, qui que vous soyez, je vous ai sans doute fait mal ou peur au cours de mes phases maniaques passées, par mes actes les plus insensés, par le harcèlement que je vous imposais — et vous êtes ici le monde entier — au sujet de ma « littérature » — les écrits délirants et incohérents du feu David Anderson, mon pseudonyme d’alors, et son puéril Fishbach Program: New Insights Into Terrorist Attacks. Peut-être êtes-vous un, une, peut-être êtes-vous mille. Peut-être êtes-vous de ma famille. Peut-être êtes-vous un ami. Peut-être êtes-vous traumatisé et concerné par la frontière qu’il peut exister chez moi entre le trouble bipolaire et la schizophrénie depuis ce beau jour de mai 2017 où je me suis jeté sur des voies de chemin de fer pour me la jouer Robocop et affronter les trains arrivant en deux sens. Peut-être êtes-vous un voisin, quelqu’un dont je ne me doute ou ne me rappelle même pas. Peut-être êtes-vous une personnalité politique que j’aurais taggée à n’en plus finir sur Twitter dans l’espoir d’être considéré comme un spécialiste des attentats. J’ai pratiquement tout détruit ou me suis débarassé de ce qui constituait le gros du contenu du Fishbach Program et ma mémoire de cette période est si fragmentaire qu’après le long coma dépressif de cette dernière année je serais bien dans l’incapacité de dire si j’ai pu à l’époque, en 2018 et 2019, tenir des propos réellement offensants — en rupture totale de traitement, que laissais-je alors filtrer d’un inconscient qui n’était même plus le mien: aurais-je été perçu dans mes écrits et la façon que j’avais de les relayer à outrance sur internet comme quelqu’un de potentiellement dangereux, comme un possible agresseur, sinon comme un « terroriste »? Peut-être est-ce à vous que je dois la suspension de mes comptes sur Facebook. Vous avez bien eu raison.Vous auriez pu porter plainte à un moment. Mon père a bien failli le faire tellement il n’en pouvait plus de m’entendre le bassiner avec toute cette logorrhée nauséabonde, dramatique et dramatisante. Une ancienne amie y a sans doute pensé, un jour où elle me renvoya dans un mail à la figure ce que j’étais devenu: une nuisance. Comment me serais-je senti, qu’aurais-je trouvé à dire, dans quel état aurais-je été, que s’en serait suivi si nous nous étions retrouvés face à face dans une cour de justice? Sans doute préféré-le confessionnal que je me construis dans ce journal et, en plus de pardon, dois-je ici vous dire merci pour votre patience, votre clémence — votre miséricorde.

Je souffre de dépendance affective, n’est-ce pas? Sans doute mes psychiatres jusqu’à maintenant n’ont-ils pas su assez pointer comment mon trouble bipolaire s’était par moments dégradé en trouble schizo-affectif. Je me connais bien mieux qu’il ne me connaissent. L’antipsychotique que j’ai pris pendant des années n’était pas adapté: écrasant dans mes phases dépressives, incapable de contenir mes délires dans mes phases maniaques. Celui que je prends depuis quelques semaines me rend bien plus lucide, ce qui ne me ramène qu’un peu plus dans le deuil du passé et, par conséquent, dans la convalescence psychologique que peut constituer une dépression bipolaire — mais nécessaire est qu’il en soit ainsi. Si je décide de parler de moi dans une optique cathartique, je ne peux occulter une évocation du tort que j’ai pu causer à de nombreuses personnes dans ces longues périodes où je me déconnectais de la réalité. Je ne sais si cela se sent, je ne sais si cela se lit: mais qu’il m’a été difficile depuis le début de la rédaction de ce journal d’affronter la vérité de ce que j’ai pu être, pour moi comme pour les autres. Vous et je restons encore un sujet tabou. Le temps passe et je rentre au fur et à mesure un peu plus la tête à travers le mur. Bientôt peut-être serais-je sorti de cette phase d’introspection qui, espérons-le, devrait m’empêcher de reproduire les mêmes erreurs dans le futur.

Que cherchais-je, qui que vous soyez, à vouloir que vous me lisiez à tout prix? De l’amour, de l’amitié, de la fraternité, de la sororité, de l’attention? Je rêvais d’être « béni » d’une certaine manière: mais qu’est-ce que cela signifiait? Devant l’appauvrissement de mon existence, pris dans le cercle vicieux d’un retranchement progressif dans le donjon de mes délires, je cherchais des idéaux auxquels me raccrocher: plus que des personnes, je traquais une forme de reconnaissance intellectuelle et sociale qui, considérant la maigre qualité et le caractère hallucinatoire de ce que je pouvais écrire à l’époque, ne pouvait en aucun cas arriver. Être bipolaire programmé génétiquement et environnementalement de nos jours n’est pas chose simple: l’infini des interactions sociales permises par l’internet est trop tentant pour que n’y soit pas recherché par l’être humain souffrant de troubles psychiques une solution à ses carences affectives — quand vous perdez tout de vos amours passées, mère ou aimantes, autrui, quel qu’il soit, quelle qu’elle soit, devient une cible émotionnelle. Sans doute n’aviez-vous jamais rien vu d’aussi mortel, d’aussi lourd, d’aussi intrusif que mes tirs au hasard — ces S.O.S. pathétiques lancés aléatoirement dans les vides de la toile. Que dire? Je l’ai fait et je dois l’assumer. Peu à peu délaissant et me sentant délaissé par mes autres les plus proches, je cherchais une ancre dans des autres lointains, dans des figures inconnues — me sentant malade, victime et victimisé, ne contrôlant plus la trajectoire de ma psychose, je cherchais une religion: j’avais besoin d’icônes à adorer, même si cela pouvait me faire passer pour un traqueur, un chasseur psychopathe. Pour nous référer à Sartre, je devenais l’autre vu comme un enfer.

Peut-être vous dites-vous que, bipolaire et exposé à la cyclicité de mes humeurs, j’en reviendrai forcément dans le futur à réitérer mes « exploits » psychotiques antérieurs. Si vous saviez comme moi-même j’en ai peur. Je deviens parfois littéralement paranoïaque vis-à-vis de ma propre personne. Ce journal sera fermé, un jour, car je ne peux exister éternellement à travers mon auto-portrait de défaillant psychique: mais il est pour l’heure le chemin qui doit me mener à la stabilité et à la raison, un polaroid de mon mal pour, si possible, mon bien. Je me vomis, jour après jour: je me néantise pour me reconstruire. L’avenir devra être fait d’autre chose. Je suis en dépression et cette dépression s’auto-alimente de la déprime qu’engendre la mémoire. Il me faudra bientôt devenir aveugle sur le passé. Je pousse ma tête à travers le mur, attendant d’être passé pour le rétablir si besoin et poursuivre ma route dans un nécessaire murmure.

Je ne sais pas si j’oserai un jour retourner voir Fishbach en concert. Je me rappelle de l’énorme crise d’angoisse que je connus à la fin de l’année 2019 lorsqu’un ami me lança en boutade: « ça va, elle n’a pas encore porté plainte? » Je revenais peu à peu à une réalité que, parce qu’alors très vite entraîné dans une abyssimale dépression, je ne trouve le temps et les moyens d’affronter et de digérer pleinement qu’aujourd’hui.

Je suis dans le mur. Je soutiens les pierres et les fragments qui menacent de s’écrouler autour de moi. Je passe, peu à peu. Je ne peux plus être celui que j’ai été — mais qu’il est dur de se réinventer, de se reformater à plus de quarante ans.

Je me répète, parfois, j’ai l’impression. Ainsi soit je…

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