Schizophrénie quand tu nous tiens…

Je n’ai jamais eu autant envie de retourner au travail. Ce n’est pas seulement une question de revenus. C’est qu’il le faut: pour me maintenir à flot, pour ne pas redescendre ou remonter trop haut. Besoin d’une routine. Besoin de ne pas être chez moi en permanence. Besoin de divertissement: sens pascalien du travail. Besoin de sortir fourbu le soir en faisant du lèche-vitrine. Mais, désormais que la demande est faite, combien de temps avant d’obtenir une affectation?

« Ce n’est pas une superstar, me dit Christophe.

— Pardon? » Je suis concentré sur la bière que Christophe vient de me sortir de son réfrigérateur. C’est la première fois depuis des années que je savoure de l’alcool. Mais, bon, comme l’a dit Christophe lui même qui ne boit jamais, la bière ce n’est pas de l’alcool. Disons donc que c’est la première fois depuis très longtemps que je savoure ainsi de la bière. Des connexions s’allument dans le train de mes neurotransmetteurs. C’est Noël. Une bière, un pote, que demander de plus pour le moment?

Christophe reprend, un sourire ironique aux lèvres:

« Tu as écrit que F******* était une superstar. Ce n’est pas une superstar.

— Pour ses fans, elle est une superstar.

— Sors du subjectif. Qu’est-ce qu’une superstar? »

Je réfléchis à un critère.

« Quelqu’un qui remplit Bercy ou le Stade de France?, dis-je.

— Voilà. Et qui avons-nous comme superstar dans le monde de la musique en France? »

« California » de Mylène Farmer sort comme par magie de la playlist que nous écoutons.

« Elle… Elle, Mylène, bien sûr! Et puis, je ne sais pas… Indochine, par exemple…

— Voilà! Mais tu as écrit que F******* était une superstar. C’est faux. Donc, tu le corrigeras.

— Tac, tac, tac…, je fais. Je n’ai pas écrit que F******* était une superstar. J’ai écrit que mes comptes sur Facebook avait été fermés possiblement parce que j’avais posté à n’en plus finir des conneries sur les pages de superstars, au pluriel. Il n’y avait pas qu’elle.

— Oui, mais tout le monde comprend qu’il s’agit d’elle au premier chef.

— Bon, d’accord. C’est simplement une star, alors. « Star », ça veut dire « étoile », non?

— Stop. Ça suffit, me coupe Christophe. On en a assez parlé. Tu es en sevrage. Je ne veux plus entendre parler d’elle au cours du temps que nous avons ensemble. »

Et il a raison. Je pars fumer une cigarette à la fenêtre, contemple le crépuscule se poser sur les toitures parisiennes.

Je me suis réveillé hier pris dans une crise d’angoisse monumentale, secoué de tremblements parkinsoniens préocuppants. J’avais fait des rêves étranges. Je me suis réveillé hors du mur, face à un énorme écran, une sorte de méga-rétroviseur me montrant derrière mois le mur effondré et l’immense et ravagé champ de bataille de ces trois dernières années. Retourner au travail? Tout serait tellement si simple s’il suffisait de mettre un pied devant l’autre, d’oublier la dépression, de retourner au bureau, de tout reprendre comme avant. Mais l’ « avant » pour moi ce n’est pas le petit train-train contemporain de tout un chacun. L’ « avant » ce sont trois ans d’invalidité, de soubresauts entre dépression et manie, de cycles invraisemblablement longs et amples de variations de mon humeur et de ma personnalité. Ce n’est pas la dépression qu’il faut oublier. Ce sont les mois et les mois et les mois de folie et de démence pures qui la précèdent. Je flippe. Je regarde le rétroviseur géant et me retourne. Dans la deuxième moitié de l’année 2018 et durant la presque totalité de l’année 2019, avec puis sans traitement, j’ai exploré tout le spectre et les comorbidités de la… Schizophrénie: déconnexion de la réalité, hallucinations visuelles, habitation par des voix, délires de persécution et paranoïa, discours et écrits décousus et divergents à l’extrême, délires christiques ou mahométistes, décohésion des liens familiaux et sociaux, angoisse et isolement extrême, report affectif obsessionnel sur des personnalités du showbiz ou de la politique, abus de THC… Serais-je vraiment, comme je l’ai supposé récemment dans ces pages, affecté d’un trouble schizo-affectif, autrement dit d’une schizophrénie disthymique, associant des symptômes du trouble bipolaire et des symptômes de la schizophrénie? Dans mes souvenirs et mes confessions, on, malheureusement, le dirait bien. Quelle joie. À la fois bipo et schizo, comment fait-on pour vivre avec ça?… J’en parlerai demain à ma nouvelle (jeune et jolie, pardon) psychiatre.

Arrête de te voir comme fou. Tu ne l’es pas en ce moment, pour personne. Tu ne le seras peut-être plus jamais, si tu t’armes de prudence et de raison. Tu es passé par là. Tu aurais pu y rester, d’une manière ou d’une autre. Mais maintenant, éclate-moi ce méga-rétroviseur, et avance, avance. Le champ de bataille est calciné. Tu n’as ni perdu ni gagné la guerre — t’es simplement blessé à l’extrême. Tu dois te réparer, trouver de nouvelles raisons de vivre. Oublier la guerre. 

Oui, mais le deuil sera encore long. Je me suis rappelé, dans les spasmes de ce réveil horrible, d’une matinée invraisemblable: ce devait être à la fin du mois de janvier 2019, je m’étais levé face à un monde blanc de neige. Je n’avais pas vu de tel paysage depuis les forts enneigements des années 1980 — du moins en avais-je l’impression. J’y vis une intervention divine: le changement climatique était enrayé et sans doute par mes infiltrations fréquentes dans des univers paranormaux y avais-je contribué. Surtout, je me sentais dans une forme incroyable. J’avais l’impression de pouvoir me démultiplier à l’infini. Une voix en moi disait: « voilà, ça y est, tu y es, tu as récupéré ta schizophrénie modulable. » J’entendais des Vincent indice 1, indice 2, … indice n, … indice ∞: certains prétendaient se situer dans le futur ou dans une autre partie de l’univers. Je trouvais ça génial car, réellement, la force et la sérénité que j’avais en moi étaient pratiquement inédites. Mais, dans cette curieuse évaluation et la mention immédiate, à peine le café terminé, du terme « schizophrénie », y avait-il une part de conscience non erronée?

Peu importe? Non, cela importe. Tout ça parce que l’on me prescrivait une molécule inadaptée (la quétiapine). Y avait-il une mise en abîme dans ce rituel auquel je procédai une fois, dans ces temps-là, à réunir toutes mes boîtes de quétiapine sur le sol de la cuisine, y déverser un reste de gâteau à la framboise, et y mettre le feu, la pochette du vinyle de F******* comme agent de supervision disposée sur le côté?…

Je m’avance face au méga-rétroviseur, tape dessus, essaye de le faire tomber.

Éclate-moi ce rétroviseur.

Facile à dire. Je m’assieds sur le sol rugueux, plonge ma tête entre mes mains. Pas de toute, le deuil sera long. Encore un peu de patience et j’aurai sans doute la force et le courage pour me propulser au travers de cet infâme reflet de mon moi passé: dans les brisures vitrées j’entrapercevrai alors peut-être l’azur de l’avenir.

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