Un mois de vie pour un an de perdu

Un an vient de s’écouler, sans que je comprenne comment lorsque je repense à toutes ces journées interminables passées entre quatre murs, à haleter de non-vie, à souffrir d’épuisement. Un an vient de s’écouler, dans une encre noire tenace, dans le vide absolu, dans un confinement d’une morosité sans nom imposé bien plus par ma profonde dépression que par les lois en vigueur. J’ai assez dit, assez crié, assez pleuré sur les dégâts de mes crises maniaques passées. J’aurais pu écrire bien davantage, mais à quoi bon? À quoi bon se complaire à n’en plus finir dans le pathos? J’ai lâché le gros de ce qu’il y avait à lâcher — et, il faut l’admettre, en commençant ce journal je ne pensais pas pousser si loin mes aveux, encore moins leur donner une si triste et étudiée tournure littéraire. Un an vient de s’écouler dans le néant le plus total — et j’entre dans ce qu’enfant j’appelais la « féérie froide » de décembre avec, enfin, de la vie en moi. Il n’est plus question de mur ni de rétroviseur me renvoyant sempiternellement vers l’ « avant »; je les ai laissés là où ils étaient, me suis enfui. J’ai surtout l’impression d’émerger doucement mais sûrement, avec conviction, d’un dense et profond marécage. De quoi sera fait demain? De quoi sera fait aujourd’hui?…

J’ai passé les derniers jours, frustré d’un an d’immobilité quasi totale, ma concentration intellectuelle manifestement de plus en plus en entravée par l’effet des médicaments, à bouger autant que je pouvais. J’ai réorganisé, remeublé mon studio — invertissant totalement l’ordre antérieur —, classé des piles de documents et de courriers accumulés au sol, au pied de mon bureau. J’ai fait attention à mieux m’alimenter. Je suis allé au Trésor Public régulariser ma situation. Je suis monté sur Paris, deux fois. Et puis, malgré mon tabagisme encore conséquent, et après des semaines et des mois de fatigue musculaire et de douleurs articulaires, mon corps, mes jambes se sont remis à tourner: je suis sorti marcher ou courir presque chaque jour, de la musique vrillée dans les oreilles pour ne penser à rien sinon à la trace suivie et à l’émotion de mes morceaux préférés. Endorphines, sérotonine, dopamine, noradrénaline, blablabla, etc., welcome back. Si vous saviez comme vous m’avez manqué. J’attends désormais la livraison de mon vélo d’appartement pour réexplorer un peu plus l’abstraction dans l’effort physique.

J’ai assez remué la merde. Et pourtant il y aurait tellement à ajouter. Le titre de cet article est faux: ce n’est pas d’un an de perdu qu’il s’agit mais de trois ans à alterner entre bas-fonds et hautes sphères abîmants — mais je ne veux plus, pour le moment m’attarder là-dessus. Je veux me faire aveugle. Je ne veux plus me souvenir. J’entre cependant dans la féérie froide de décembre sans boulimie de vie particulière. Le seul fait de vivre « normalement », sans peiner sinon m’effondrer à chaque acte du quotidien, me rend relativement heureux. Pas de phase maniaque à craindre pour le moment, loin de là. J’ai des envies de calmes plats et de profils bas. Je n’ai guère de goût pour la lecture, ne ressens aucune urgence ni exigence dans l’écriture. J’ai surtout envie d’aller sentir mes pieds épouser les matelas de feuilles ocres mortes au long des chemins et sentiers des forêts. Discuter de tout et de rien avec des amis sur Instagram. Regarder en rigolant et sans illusion aucune l’évolution croissante des visites et contacts sur Meetic depuis que, suivant les conseils de Stan, j’ai vertement menti sur mon activité et mes revenus dans mon profil. « Sans argent, aujourd’hui, tu ne baises pas », disait un ancien collègue sans même chercher à se faire provocateur… J’aimerais avoir une voiture, partir rouler pendant des heures sous le ciel bas et froid, en écoutant en boucle Ela Minus, Róisín Murphy et SIERRA. Peut-être devrais-je m’occuper de mon asexualité. Est-ce que cela se fait de demander au Père Noël une passe chez une escort? Et arriverais-je seulement à bander si je me décidais pour cette solution d’urgence visant à briser ma néo-virginité? Ne vaudrait-il pas mieux que j’attende une petite vague d’hypomanie pour profiter du temps encore libre avant la reprise du travail et sortir, sortir la nuit, en espérant la magie d’une rencontre fortuite et illuminante? J’aimerais surtout avoir une voiture, filer sans un mot, sans une pensée, seul sur l’autoroute, sans destination particulière sinon des centre-villes et des centres commerciaux anonymes où flaner sans rien acheter, en écoutant encore et encore, et de plus en plus fort Ela Minus, Róisín Murphy et SIERRA.

Et, parfois, j’imagine que Christina et moi nous retrouverons dans le futur. J’imagine Christina à l’aube de la trentaine, célibataire, un peu circonspecte quant à son existence, se rappelant de moi; et, naïvement, je me vois la demander en mariage. Une chimère de plus ou True Love Waits? Lorsque j’étais avec elle, Christina rêvait d’habiter une maison dans la campagne de la France du Sud, avec des chèvres. Pour commencer, je n’aurais certes pas grand chose d’autre à lui proposer qu’une vie en banlieue, mais cette dernière regorgeant d’espaces verts, l’écologue qu’est Christina apprécierait sans doute. Et nous aurions un chat, comme à l’époque. À moins qu’un jour un nouveau miracle se produise et que je ne retraverse l’Atlantique pour la retrouver… Pourquoi, dans la féérie froide de décembre, tant que cela n’entraîne pas sur la suie d’une pente de mélancolie, ne pas se laisser aller à des rêves d’enfant?

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