La tirelire

Stan vient d’arriver et de s’asseoir sur mon fauteuil de bureau, de biais par rapport à mon bureau et mon écran d’ordinateur allumé. Il jette un œil circulaire sur mon studio et me dit, souriant:
« Eh! Mais tu as tout changé!… C’est mieux comme ça. Et puis, tu as raison, quand on cherche à prendre un nouveau départ, rien de telle qu’une bonne réorganisation domestique.
— Oui, approuvé-je. J’essaye de me dire que j’ai vingt ans… Tu imagines, à vingt ans, vivre dans un tel studio, le pied que cela aurait été, ou serait?… Bref, tu vois ce que je veux dire?
— Tout à fait, bien sûr.
— Tu as lu Paul Nizan?
Ne me dites jamais que vingt ans est le plus bel âge de la vie. Oui, Vince, on en avait déjà parlé, l’an passé… Tu ne t’en rappelles pas? »
Ma vie a été tellement dramatiquement et pathologiquement intense en 2019 que je ne me rapelle que d’une fraction variable des événements et des échanges. Stan ne renifle pas. Nous n’avons pas encore abordé l’échec monumental de son plan de sauvetage sexuel d’il y a quelques semaines, ni de proche en proche son addiction à la cocaïne.
« Euh… Oui, c’est vrai, je réponds, un peu distant.
— Tu me parles de Nizan parce que tu es d’accord avec cette citation et que ça colle à ta situation, qualité du logement mise à part?
— En quelque sorte, oui. À vingt ans, j’étais en deuil. Je le suis à nouveau. À vingt ans, j’étais en deuil pour la mort de ma mère. Aujourd’hui, je suis en deuil car je sens qu’une ou des parties de moi-même, de ma vie, sont mortes. Tout le monde me dit que je vais mieux mais j’ai le sentiment de devoir vivre avec une sacré fêlure.
— C’est la poissonnette, hein? Tu étais vraiment amoureux et c’est comme se remettre d’une rupture?
— Qu’est-ce que tu es con. Je n’aurais jamais dû te parler de cette dédicace l’autre jour. Non, elle n’est qu’un détail. C’est moi… Je ne sais pas comment expliquer. C’est comme si ma folie m’avait arraché des bouts de mon être. Dis, tu veux un café? »
Stan s’est tourné vers mon écran d’ordinateur. Il me montre un pouce levé en signe d’assentiment et me demande:
« Qu’est-ce que tu branles sur Google Earth? C’est quoi tous ces machins roses? »
Comment je vais lui répondre que pour passer le temps, parfois, je recherche des traces d’anciennes glaciations dans les Pyrénées?
« C’est… Tu sais, mon intérêt pour la haute montagne. Je te rappelle que j’ai travaillé là-dessus il y a longtemps.
— Ah oui, tes machins d’archéologue, dit Stan en ricanant. Qu’est-ce que c’est laid toutes ces zones roses. Et ça t’amuse ce genre de trucs? Cela a l’air d’un chiant… Tu ne veux pas que je te file une version crackée d’Illustrator plutôt? Tu pourras faire des dessins, ce sera plus créatif. J’avais vu que, sans pouvoir prétendre à quoique ce soit, tu te débrouillais plutôt bien avec le software.
— Ce n’est pas de l’archéologie. Ou alors de l’archéologie du paysage, si tu y tiens. Et… Oui, tu sais, je mets de la musique et je me balade au-dessus des montagnes. C’est surtout un prétexte pour écouter de la musique… »
Je remarque que Stan a quitté Google Earth et inspecte les différents onglets que j’ai gardés ouverts dans Google Chrome. À chaque fois que je vois Stan, j’ai l’impression croissante qu’il se considère un peu comme mon tuteur; du moins, à sa manière. ll ne me parle qu’assez peu de lui, mène sa petite enquête bienveillante, et me propose des options qu’il juge « thérapeutiques » ou adaptées.
« Mon Dieu, c’est vrai que tu es inscrit sur Meetic, lance-t-il. Et alors, ça pêche gros?
— Ça pêche broucouille, tu veux dire. Ce truc est d’un désespérant… »
Je suis en deuil. Je rêve de rencontres que je ne veux vivre qu’en rêve. Je vois que Stan n’a pas hésité à cliquer sur mon profil et qu’il ouvre de grand yeux.
« Bordel de merde. Qu’est-ce que c’est que ça? Qu’est-ce que c’est que cette description? », fait-il en s’approchant et en scrutant l’écran d’ordinateur. Je ne peux m’empêcher de me mettre à rire en pensant au contenu de la description que j’ai mis à jour hier. Stan lit:
« Jeune chien fou éperdu de nature et de cités, à la recherche de tout et n’importe quoi dans notre e-commerce de l’illusion amoureuse. Spontané, sensible, sérieux, attentionné et romantique mais totalement narcissique, instable, ingérable, et intransigeant sur un trop grand nombre de points. Belle bête, pedigree non reconnu, talents érotiques à découvrir. Passez votre chemin: les bolos connectées à leur ass-phone H24 et incapable d’écrire autrement qu’en langage SMS; les tricheuses qui retouchent leurs photos pour paraître deux fois plus jeunes qu’elles ne le sont en vrai; les chaudasses du cul (le jeune chien fou ne couche jamais le premier soir); les neuneues qui n’ayant pas compris qu’elles vivent à l’ère de l’égalité des sexes s’attendent dès le premier rencard à un dîner aux chandelles payé plein pot par le jeune chien fou; et surtout les femmes sans humour et incapable d’effleurer même du doigt la notion de second degré. Bref, foutez-moi la paix ou bien…, avec un smiley. Mais, mais, Vince… »
Je me gondole de rire. Stan continue:
« Vince, tu ne vas pas bien du tout. Tu crois vraiment que… Oh! Et puis tes photos… Ah! Je ne sais pas comment te dire… Combien tu payes par moi pour te sous-vendre ainsi et persister et signer dans la solitude?
— Je crois que c’est quinze euros par mois…
— Bon. » Vince se lève. « Tu ne m’avais pas proposé un café? »
— Ah merde, si pardon! J’avais oublié d’appuyer sur le bouton. » Je me dirige vers le coin cuisine en empoignant deux tasses au passage. Vince tourne un peu en rond, regarde distraitement les pochettes de vinyles de Suede et Lush que j’ai disposées sur les plinthes de bois à mi-hauteur des grandes baies vitrées.
« Bon…, refait-il. Vince?…
— Oui? Attends, je dis. Tu le veux serré ton café?
— Bien noir comme moi, ouais. »
J’appuie sur le bouton de la Senseo et attends qu’elle fasse son travail. Puis tends sa tasse à Vince tout en portant la mienne à mes lèvres.
« Bon, fait Stan une fois de plus. Vince, tu réalises que tu fous de l’argent en l’air? Quand tu me disais que tu ne pêchais rien du tout, c’était une façon de parler ou c’était vraiment… Rien… Du… Tout? Tu as bien rencontré quelqu’un?
— Nothing. Nothing at all.
— Bon… » Vince se rassied, sa tasse à la main, en me regardant avec un apitoiement teinté d’humour. Il avise le paquet de clopes posé devant sur le bureau et, sans me donner l’autorisation car il sait que je la lui donnerai, en tire une qu’il dispose au-dessus de son oreille.
« Cela fait combien de temps que tu es inscrit sur Meetic?
— Cela doit bien faire trois mois.
— C’est le prix d’une passe dans les bois. » Une telle remarque, de la part de Stan, je la sentais poindre.
« Mais tu as besoin d’autre chose qu’une passe dans les bois. Ah! Quand je pense à ce que j’ai fait pour toi la dernière fois… Mais je comprends que c’était peut-être un peu prématuré et intrusif. Et visiblement tu refuses toujours de faire le test de l’arrêt de ton traitement sur une semaine. Passons. Mais tu vois où je veux en venir?
— Pas du tout, réponds-je en riant.
— Écoute, je sais que pour toi c’est dur financièrement ces temps-ci. Mais calcule. Dix fois quinze euros — le prix de ton abonnement mensuel sur Meetic — égalent cent cinquante euros. Cent cinquante euros c’est le tarif de base pour une escort, je dirais « propre », en intérieur, et avec hygiène de rigueur. Une belle latine — car elles viennent désormais presque toutes de là-bas — comme tu les aimes.
— Je sais.
— Tu as regardé?
— Tu me crois né de la dernière pluie?
— Non, ce que je veux dire c’est: as-tu regardé récemment?
— Oui.
— Je le savais! » Vince tape une fois dans ses mains, s’empare de la souris et ferme l’onglet Meetic. Il se tourne vers moi:
« Je te préviens, si au bout de dix mois tu n’as rien pêché… Non, non, non, tu ne pêcheras rien. Tu vas donc te désinscrire de Meetic… » Stan boit deux gorgées de café, attrape sa cigarette, cherche un briquet. « Tu vas donc te désinscrire de cette merde, te restreindre deux ou trois semaines sur la bouffe et les clopes, et ensuite, pour Noël, et tu m’oublies le Covid, tu passes à l’acte. Tu m’as dit que tu avais regardé! Tu ne peux pas te défiler cette fois-ci. Je comprends que tu ne veuilles le faire que lorsque le moment te semblera opportun, MAIS TU DOIS LE FAIRE.
— Stan, dis-je en lui tendant mon briquet, avec mes médocs, il me faudrait des heures ou des jours pour arriver à faire quelque chose. Je ne suis plus complètement impuissant, mais je ne pourrais pas faire ça en une heure de passe. Psychologiquement et physiologiquement, le rempart sera trop grand.
— Mais oublie la gaule! Je te le disais déjà l’autre fois. Si la fille te plaît vraiment, une heure à lui faire des câlins, même pour cent cinquante euros, ça te paraîtra un luxe. Allez bordel! » Il se tourne vers l’ordinateur: « C’est où Meetic? Dans tes favoris? On va te désinscrire tout de suite! »
Quand disais-je que Stan se considérait, consciemment ou non, comme mon tuteur?
Je suis en deuil. Je rêve de rencontres que je ne veux vivre qu’en rêve. Je suis en deuil. Je veux juste aller me perdre au fond des forêts en écoutant de la musique.
« Je le ferai moi-même si vraiment la réflexion m’y pousse, lui dis-je. Pour les escorts… Écoute… Pourquoi pas? Mais je vais faire ça à l’ancienne. Je vais demander une tirelire à Noël et faire comme tu dis, me serrer la ceinture et… Attendre… Voir…
— Non! Non! Non! La vie est trop courte et qui sait si dans quelques semaines tu ne vas pas redevenir complètement fou et te retrouver à l’HP ou retomber en dépression profonde? Tu vas t’acheter ta tirelire à Monoprix demain et dans deux semaines, elle sera pleine. » Il me tend un billet de dix euros.
« Stan, je te dois déjà de l’argent pour la dernière fois…, je fais remarquer.
— Hhhmmm. Oublie. Enfin, non, n’oublie pas, mais disons que ces dix euros-là, c’est vraiment cadeau. C’est mon cadeau de Noël à l’avance… Du moins, ma participation au cadeau de Noël que tu te feras comme un grand. C’est pas mal le coup de la tirelire, je trouve. »
Je réfléchis. J’hésite à revenir sur ce sujet mais si je me montre vraiment prévoyant je ne peux l’occulter.
« Stan, je fais. On a un problème. We have a fucking situation…
— Quoi?
— Je suis désolé, Stan, mais l’argent doit être compté. Celle que tu appelles la poissonnette… Elle va sortir un nouveau disque l’an prochain. Il y aura des concerts…
— Ah non! Calme-toi! Tu cherches à me dire que le jour où la tirelire sera suffisamment pleine tu refuseras de l’ouvrir en te disant: ‘oh! Il y a Sainte F**** qui va faire des concerts! Je vais pouvoir redevenir groupie et donc complètement taré!’
— Je ne pourrai jamais redevenir groupie. Pas après ce qui s’est passé et pas avec le médicament que je prends actuellement. Mais… » Je sens une légère vague de mélancolie et d’amertume m’envahir. J’allume moi aussi une cigarette. « Tu ne sais pas ce que c’est que la voir en concert. Bon, peut-être que je ne retournerai jamais la voir mais… Mais, bordel, si elle nous sort un carton comme la dernière fois… Avec cent cinquante euros, j’aurai de quoi m’acheter le CD et le vinyle et d’aller à deux ou trois concerts. Deal?
— Non, pas deal. Cette discussion est d’une stérilité, souffle Stan en écrasant sa cigarette dans le cendrier. Je n’arriverai à rien avec toi. Bon, mais… Est-ce qu’au moins tu es d’accord pour admettre que tu fous de l’argent en l’air avec Meetic? Comment tu te surnommes, déjà?… ‘Jeune chien fou’?
— Oui, je suis d’accord. Mais, avoue-le, elle est drôle ma description, non?
— Bah, ça dépend. Très sincèrement, je pense que 99% des femmes de ton âge qui fréquentent Meetic ne trouveront jamais ça marrant. Et puis, encore une fois, en considérant l’aspect financier, non, ce n’est pas drôle…
— Si tu savais comme j’ai rigolé en l’écrivant…
— Bien. Cela t’a fait un effet antidépresseur pendant quinze minutes. Mais… Oh! Arrête! Je te trouve plus drôle quand tu inventes tes histoires de tirelire. Tiens, tu devrais t’en acheter deux. Il y en aurait une ‘Escort’ et l’autre ‘F*******’…
— Tu n’as pas honte?
— Hein?! » Je sens que Stan est assez impatient et irritable et m’imagine qu’il doit être en redescente de trip. Je lui précise:
« Tu n’as pas honte d’associer ainsi ces deux domaines? Enfin, me connaissant, tu me vois vraiment disposer dans la cuisine une tirelire ‘Escort’ à côté d’une tirelire ‘F*******’? Par principe et par cœur, je n’y arriverai pas.
— Putain! Eh bien, dans ce cas-là, mets la tirelire ‘F*******’ sur ta table de nuit ou ton bureau et la tirelire ‘Escort’ dans la salle de bain. Cette séparation des domaines, des pouvoirs convient-elle mieux à Monsieur? »
Je suis en deuil. J’ai soudainement envie que Stan s’en aille. Ou qu’il me parle de la tendresse qu’il peut y avoir à vivre avec sa copine. Ou surtout pas. Jeune psychotique éperdu de nature et de cités, en sortie instable de dépression, à la recherche de soi-même et d’une nouvelle voie. Spontané, sensible, sérieux, attentionné et romantique mais totalement bipolaire et imprévisible sur le long terme. Belle bête, quoiqu’un peu décati, et surtout pratiquement impuissant du fait de son traitement pharmaceutique actuel à base d’aripiprazole, lamotrigine, lithium et fluoxétine. Se prépare à se désinscrire de l’e-commerce de l’illusion amoureuse et vous propose d’aller lire son blog: https//bipolaroid.org.

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