Loin

Après avoir écouté deux fois de suite The Blue Hour, je réalisai que je ne me sentais pas vraiment dans mon assiette. Parce que je n’avais pas pris mes médicaments la veille au soir, je me sentais certes un peu plus vif, mais il y avait autre chose — le manque, pas seulement le manque de sexe, mais le manque affectif tout court. Je décidai d’aller prendre une douche. La salle de bain se situait attenante à la chambre de Capucine et Stan et je me rendis compte en entrant et en cherchant une serviette dans un placard qu’ils s’étaient mis à baiser. Lorsque je sortis, je trouvai Stan seul à la table du salon, l’air vague. « Tu le connais l’HP à Melun? » Non, je ne le connaissais pas. « Je ne veux pas t’obliger à venir avec moi. Je crois que ça va être glauque, pas l’HP en particulier, mais mon pote. Il part sérieusement en vrille; je ne sais même pas ce qu’il a… » Capucine entra: « ah! Oui, Stan! Je pense que Vincent n’a pas besoin de ça en ce moment. Moi, je t’accompagnerai. » Capucine me fit une petite bise sur la joue et s’assit à côté de son mec. Je m’assis face à eux. J’avais bu trois cafés mais ne ressentais pas de faim particulière. Stan se leva, revint avec un plateau chargé de corn flakes, de lait, de jus d’orange, de bols, de cuillères et de verres. « Tu sens une différence quand tu ne prends pas tes médicaments? », me demanda Capucine. « Je dors moins… Je sens aussi que l’Abilify me casse les autres jours. Là, je me sens plus énergique. Il faudrait que j’en prenne une plus petite dose. Je ne sais pas pourquoi ma psychiatre n’a pas voulu le baisser comme je le lui ai demandé la dernière fois. Au lieu de ça, elle a augmenté le lithium. » C’était ça aussi, en plus du manque affectif: la lassitude la pharmacopée. J’eusse aimé me lever tous les jours ainsi, sans sentir le poids du neuroleptique et des thymorégulateurs du soir, sans avoir à me soucier de prendre dare dare mes antidépresseurs. « Et l’absence de l’antidépresseur, là, tu la sens? », s’enquit Stan. Non, je ne sentais rien de particulier; mais je savais que mes sensations pouvaient évoluer au cours de la journée.

Capucine se tourna vers Stan: « tu imagines, il est convaincu que le neuroleptique qu’il a pris pendant trois ans n’a fait qu’aggraver les choses. Comment il s’appelait déjà? » — « Quétiapine. Ou Xeroquel sous son nom commercial. » Je me mis à écrire dans ma tête: c’est en 2017 lorsque je rencontrai en même temps la quétiapine et Fishbach que les choses commencèrent à vraiment merder pour moi. Elles avaient déjà commencé à merder, entendons-nous bien. Mais passé le dernier concert de Fishbach à La Cigale, environ deux semaines après avoir commencé la quétiapine, je me retrouvai pris dans des engrenages fatals. « Il n’y a rien de démontré. Mais, comme je te le disais hier, avec le recul, j’ai beaucoup, beaucoup de raisons de douter. » Stan ajouta que s’il y avait quelqu’un qui pouvait témoigner de l’impuissance de la quétiapine à contenir mes envolées délirantes, c’était bien lui. J’avais entendu Capucine et Stan baiser; nous nous retrouvions à parler de médicaments; j’étais déjà fatigué. « Tu as bandé ce matin? », me demanda Stan. « Tu n’as pas faim? », ajouta Capucine, voyant que j’avais ignoré le bol et la cuillère qui m’étaient destinés sur le plateau. Je me demandai si je n’avais pas envie de les accompagner voir leur pote à l’HP de Melun, au fond. J’avais peur de rentrer chez moi et de m’ennuyer et de déprimer. Je me saisis du bol, de la cuillère, me versai une dose conséquente de corn flakes que j’arrosai de lait.

Stan me demanda s’il y avait un risque à amener de l’herbe à son pote. « Je ne connais pas son cas. Risqué, ça peut l’être pour lui, pour son état. Ensuite, tu sais, certains de mes meilleurs souvenirs de défonce ont place dans des HP… Tu ne te feras pas gauler ni lui si vous êtes discrets. Et puis, il y a parfois une tolérance de la part de l’encadrement médical. Je t’ai déjà raconté cette fois où, à l’HP de Nemours, chaque jour, la mère de mon voisin de chambre lui ramenait un gros cube de shit emballé dans une chaussette? Le soir, le fumoir se transformait en aquarium. Le mec arrivait et il nous annonçait qu’il avait préparé plusieurs joints, de charge croissante. Les infirmières passaient de temps à autre, hallucinaient, et lui subtilisaient le joint en cours. Mais à peine les infirmières parties, il en ressortait un autre. C’était un shit super fort, c’était très drôle, j’avais l’impression d’être défoncé comme si c’était la première fois que je fumais. » Capucine, raisonnable, fit remarquer à Stan que ce n’était sans doute pas une bonne idée de ramener si tôt de la dope à « Manu ». « Pourquoi tu ne lui ramènes pas de la coke, pendant que tu y es? Attends qu’il soit un peu stabilisé… »

J’eus assez vite envie de partir. Je me repréparai un café. Nous étions le dimanche 20 décembre 2020. Cela faisait plus d’un an que j’étais en dépression, même si la dépression vraiment profonde, la « zone de mort » étaient désormais, du point pour le moment, derrière moi. Cela faisait cinq ans que je n’avais pas travaillé. Cela faisait cinq ans que ma vie se délitait toujours un peu plus. Mais, pour la première fois depuis au moins trois ans, je sentais que je me recollais à moi-même, progressivement. C’est en 2017, lorsque je rencontrai en même temps la quétiapine et Fishbach, que les choses commencèrent à vraiment merder pour moi. La quétiapine est un antipsychotique soit disant « ambivalent », normalement prescrit dans le trouble bipolaire pour contenir les phases maniaques et limiter les phases dépressives. Fishbach est une chanteuse ensorcelante ayant tout sauf des propriétés antipsychotiques et régulatrices d’humeur — un antidépresseur trop puissant, en quelque sorte. Ce ne fut que lorsque je délaissai Fishbach et changeai la quétiapine pour l’aripiprazole que je compris que je pouvais prétendre, un jour, trouver un équilibre entre mes deux pôles. Du moins l’espérai-je. J’eus assez vite envie de partir. Je me repréparai un café. Le temps était gris et légèrement pluvieux au dehors. Je n’avais pas pris de parapluie et me pressai pour rejoindre la gare de RER où j’attendis vingt minutes, pris un comprimé de Valium pour me détendre et calmer les tremblements que le café commençait à provoquer. « Je découvre… Une désse pour moi… On se retrouve… Mais peut-être pas… », m’avait chantonné Capucine avant que je m’en aille. Elle n’en finissait pas de trouver des variantes au refrain de « Un autre que moi » de Fishbach. Stan avait crié depuis la salle de bain: « je vous tuerai un jour tous les deux! »

J’attendis le RER vingt minutes. J’avais rangé mon walkman et ne voulais plus écouter de musique. Je me mis à fumer une cigarette que je jetai immédiatement; curieusement, plus les choses allaient, moins j’arrivais à fumer dans d’autres circonstances que devant un café, à l’intérieur d’un lieu chauffé. Un tendon du côté de mon genou droit me gênait toujours autant et la reprise du sport n’était pas pour tout de suite. Une fois à Melun, j’hésitai: voulais-je monter sur Paris pour passer un peu la journée? J’aurais pu appeler Le King — mais ce dernier dormait généralement jusqu’à très, très tard le dimanche. J’aurais pu aller à la Fnac — mais je n’avais plus du tout d’argent. J’aurais pu terminer mes achats de Noël — mais je les avais déjà terminés. Le prochain train en direction du sud était annoncé avec un retard de dix minutes. Je vis une jeune femme d’environ vingt-cinq ans s’avancer vers moi, me demander si je me souvenais d’elle. Je le regardai: elle était menue et assez jolie et portait une veste de cuir similaire à la mienne. Je réunis mes souvenirs mais n’arrivai point à l’identifier. Nous nous mîmes à discuter: elle s’appelait Ilou, était étudiante en psychologie et, une fois, dans le train, à l’automne 2019, alors que je distribuais certains de mes textes de l’époque imprimés à tout le wagon, je m’étais arrêté à sa hauteur, sans raison apparente sinon guidé par un curieux instinct. Oui, désormais, je m’en rappelais. « Vous aviez l’air à la fois extrêmement excité et désespéré », me confia-t-elle. « Je vous avais donné des textes, n’est-ce pas? » Elle répondit par l’affirmative. « Votre réaction m’avait touché, ajoutai-je, vous aviez tout de suite vu que le mot clé était le mot ‘bipolaire’ mais vous n’aviez dit: ‘ce n’est qu’un mot’, avant de préciser qu’on parlait aussi de psychose maniaco-dépressive… » — « Vous avez l’air d’être tellement quelqu’un d’autre aujourd’hui », ajouta-t-elle. Je lui confessai brièvement que j’avais traversé l’enfer, pensé à la mort pendant des mois, à quel point il était compliqué de trouver un équilibre médicamenteux sur le long terme. Elle était en deuxième année de master de psychopathologie clinique et cela se voyait qu’elle avait une culture certaine. Le train arriva. Nous montâmes et nous assîmes à un emplacement de quatre places, pas complètement face à face, elle du côté de la fenêtre et moi du côté du couloir. Je me souvins qu’elle allait normalement descendre à la même gare que moi. « Mais pourquoi vouliez-vous à ce point que les gens vous lisent et sachent que vous étiez bipolaire? », me demanda-t-elle. « Je délirais », me contentai-je de répondre. Ilou me dit encore qu’elle avait été marquée par la récurrence permanente dans mes textes de l’artiste Fishbach. C’est en 2017, lorsque je rencontrai en même temps la quétiapine et Fishbach, que les choses commencèrent à vraiment merder pour moi. Mais Fishbach devint connue partout grâce à moi; jamais un rebeu ne s’émerveillait pas lorsque je lui faisais écouter ‘Ajmal logha’, la version en arabe de la chanson ‘Un beau langage’; je fis entrer Fishbach dans les hôpitaux psychiatriques; des inconnus rencontrés aux six coins de l’hexagone s’en amourachèrent du jour au lendemain… « J’ai découvert à l’occasion. Je n’aime pas beaucoup la chanson française mais je dois dire que là, j’avais été assez scotchée… », me précisa Ilou. « Mais qui est-elle pour vous? » Je retournai la question: qui étais-je pour elle? Son cyber-groupie, son cyber-harceleur. « J’en ai eu pendant longtemps la conviction mais il y a peu un de ses proches me l’a confirmé… Ce que je veux dire, c’est qu’il n’y en a toujours eu qu’un apparemment: moi. » Ilou m’écoutait religieusement, comme fascinée. « J’ai passé des mois à envahir son Facebook de commentaires qui pouvaient avoisiner les dizaines de pages. Je lui envoyais des mails, des messages privés sur les réseaux sociaux. J’envoyais des textes et des lettres à son label. Je la twittais avec des choses de plus en plus délirantes. À un moment, mon compte sur Facebook a été désactivé. Je me suis toujours demandé si ce n’était pas elle qui avait rapporté mon activité outrageante. Il valait mieux ça plutôt qu’elle porte plainte, non? » — « C’est comme un comorbidité de votre trouble bipolaire, non? », me demanda Ilou. « Vous ne pouviez pas mieux définir la chose. J’ai même un ami qui appelle ça la fishbachomania. » Ilou se mit à rire avant de se retenir subitement et curieusement, comme par pudeur, comme si elle eût pris conscience qu’elle pouvait toucher à quelque chose de trop sensible, à quelque chose qui ne se prêtait pas forcément à l’humour. Je lui demandai ce qu’elle comptait faire une fois ses études terminées. « Sans doute travailler dans un clinique… Ou peut-être faire une thèse, je ne sais pas encore… » — « Si vous faites une thèse et que vous avez des enquêtes à faire, pensez à moi… » J’avais failli dire: « vous pourriez faire une thèse sur moi », mais j’avais in extremis trouvé la remarque trop encline à être interprétée comme une tentative stupide et maladroite de drague. Ilou ne répondit d’ailleurs rien. Elle tourna son regard vers l’extérieur, vers la forêt, et je vis qu’elle me détaillait à travers le reflet sur la vitre. Psychopathologie clinique? Elle avait devant elle un bon cas d’étude, objectivement.

La suite de la journée fut comme prévu ennuyeuse. Je traversai la moitié de la ville pour aller acheter des cigarettes. Je regardai sur internet les escorts, essayai en vain de me masturber sur les photos de l’une d’entre elles. C’est en 2017, lorsque je rencontrai en même temps la quétiapine et Fishbach, que les choses commencèrent à vraiment merder pour moi. Je décidai inconsciemment ou non d’arrêter de chercher l’amour. J’aimais bien délirer tout seul chez moi. Je mettais de la musique et dessinais des nébuleuses avec la fumée de mes cigarettes, me gavais pour expérience de quétiapine, jusqu’à 2000 ou 3000 mg d’un coup, mais cela ne me faisait rien à part amplifier mon extase devant la consomption des cigarettes et les détails de la musique. J’essayai en vain de m’immerger dans la lecture, partis marcher une petite heure en forêt sous la bruine mais n’y trouvai strictement aucun plaisir, hésitai à appeler Stan pour lui proposer une virée en voiture mais déjà la nuit commençait à tomber et avec elle la perspective du couvre-feu et avec elle venait non pas la fatigue mais l’envie d’autre chose — d’une autre vie ou d’une autre période de ma vie — et je passai la soirée à réécouter tous les disques de The Coral — en fait surtout Roots And Echoes qui me rappelait les soleils de l’hémisphère austral et les après-midi de joyeux et complice ennui avec Christina. C’est en 2017, lorsque je rencontrai en même temps la quétiapine et Fishbach, que les choses commencèrent à vraiment merder pour moi. Je pensais avoir fait le deuil de ma relation avec Christina. Fishbach avait à peu près le même âge que Christina mais semblait plus âgée, plus mûre, plus insupportable, et surtout complètement inaccessible — ainsi, elle allait se révéler l’icône parfaite pour un mythe de Sisyphe de l’amour qui occuperait à plein temps mes innombrables phases de délire. La quétiapine et Fishbach s’entendaient plutôt bien — dans le sens où Fishbach l’emportait largement dans le combat qui pouvait se livrer à l’intérieur de mon cerveau. 

Je m’endormis facilement mais, au milieu de la nuit, je fus réveillé par la sonnette de l’interphone. C’était Stan. Je descendis lui ouvrir: « je n’arrive pas à dormir, tu m’accompagnes? » Je me fis un double café, pendant que Stan remuait dans mon appartement et fumait une cigarette. Puis nous prîmes la voiture, gagnâmes l’autoroute A6 et, au petit matin, nous réveillâmes déconcertés sur une aire d’autoroute inconnue prise dans le brouillard et dépourvue de tous commerces. J’avais cette fois pensé à emporter mes médicaments. Je pris mes 50 mg de Prozac et mes 100 mg de Lamictal sous l’œil perplexe de Stan. « On continue? », me demanda Stan. « Jusqu’où veux-tu aller? » — « Je ne sais pas. Loin. »

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