Welcome To The Machine

Tu n’es pas sorti de l’auberge. Tu n’es pas sorti de la dépression. Comment pourrait-il en être autrement alors que tu carbures encore à 50 mg de Prozac par jour sans sentir d’entraînement particulier? Et puis, n’oublie pas: être bipolaire c’est comme avoir un programme imprévisible et parfois indomptable à l’intérieur de soi. Ces 50 mg d’antidépresseur, à un moment, risquent de t’exploser à la gueule et tu seras à nouveau bon pour ne pas pouvoir reprendre le travail, écrire des choses insensées et harceler qui tu veux, qui tu peux. Le problème, encore, toujours, c’est l’antipsychotique: 15 mg d’Abilify par jour, associés à 100 mg de Lamictal et 400 mg de Teralithe, c’est trop, tu le sens. Tu vas devoir prendre des risques: couper l’Abilify en deux, pour commencer, pour voir. Non, parce que là, mec, tu es comme une cocotte minute: certainement sans même que tu t’en rendes compte, les 50 mg de Prozac doivent chauffer sous le couvercle des antipsychotiques et thymorégulateurs; à un moment, ça va siffler, et comme la cocotte minute est défaillante le couvercle va gicler et toi avec et ce n’est pas ce que tu veux. Tu ne veux pas repasser par la case folie. Une cocotte minute ou un être pharmaceutique: voilà ce à quoi tu es réduit. Tu n’as jamais été doué pour la cuisine mais les psychiatres ne le sont pas plus que toi. Qu’est-ce que cela coûte de faire des ajustements au jour le jour? C’est bien ce qu’ils font quand tu vas en clinique. Tu te sentais mieux il y a quelques semaines, avec un traitement plus léger. Un psychiatre c’est comme une femme: on ne lui dit pas tout. Donc module ton Abilify, Véronica n’ira jamais regarder si tu as pris 15 mg ou 7,5 mg. Mais ne te fais par ailleurs pas d’illusion: tu ne vas pas redevenir puissant sexuellement comme ça; il faudra peut-être des mois, des années, et tout sera trop tard alors, mais tout l’est peut-être déjà. Tu vas bien décrocher à un moment ou un autre un rencard sur Meetic ou Tinder, et ce sera encore très drôle, depuis le repas que tu ne voudras pas offrir jusqu’au rien de charnel qui s’en suivra. De toute façon, même la jolie meuf de ton pote, même la plus belle escort des environs ne te ramènent à aucune sensibilité. L’existence comme une machine. L’année 2020 va se terminer sans jamais avoir commencé ou, comme tu as déjà pu l’écrire, en n’ayant duré que quelques semaines. Pour toi, le confinement a été une évidence biologique. Tu n’as vu strictement personne à part ta famille proche avant les mois de septembre et d’octobre. Tu as recontacté des « gens »: certains ont répondu avec amitié et empathie, certains n’ont jamais répondu, certains ont répondu en feignant l’étonnement car simplement gênés d’avoir à te parler. Pas besoin de te dire de regarder derrière toi pour comprendre les « pourquoi »: tu as passé ton temps à le faire et ce n’était jamais vraiment joli. « C’est en 2017, lorsque tu rencontras en même temps la quétiapine et ta superstar que les choses commencèrent à vraiment merder pour toi, et blablabla. » Tu voulais trouver une raison d’être à travers l’écriture mais, ainsi, comme raison d’être n’as-tu trouvé que le fait d’être bipolaire. Bipolaire, bipolaire… Ce mot tellement à la mode que plus personne ne sait vraiment ce que cela veut dire. Les « gens » ont bien vu au cours des dernières années que tu pouvais ne plus être toi-même — sinon un autre déployé dans des coupoles boursouflées d’égocentrisme pathétique et d’irritabilité maladive — voire que tu n’étais plus du tout toi-même. Tu as touché le fond comme jamais en 2020; tu as beaucoup pensé à la mort; tu as fumé beaucoup de cigarettes; tu as cependant peu vraiment pleuré — peut-être juste une fois, un moment-poignard où tu décidas de reprendre contact avec Christina —; tu as cependant trouvé l’énergie de réorganiser ton studio et de faire disparaître la plupart des stigmates de la phase maniaque qui l’avait en partie défiguré — mais, sorti de cette alcôve, tu dois faire face au regard du voisinage qui n’oubliera jamais ce que tu as été —; tu as cependant découvert quelques nouveaux artistes musicaux — mais en reviens toujours à la même obsession pour le groupe Suede —; tu as cependant lu plus de livres en quelques semaines qu’en deux ans de folie — mais combien de fois t’es-tu surpris à ne pas pouvoir te concentrer sur plus de quelques pages? —; tu as réadoré puis renié ta superstar — mais ressurgira-t-elle maléfique en toi, et quand, et comment? —; que dire de plus? Tu es parti en vacances quelques jours à la fin du mois d’octobre pour rejoindre de la famille dans les Pyrénées mais ce fut un fiasco complet — fatigué par le seul voyage, grippé, dépité de ne pouvoir profiter de rien. C’est à peu près tout. Tu vas un peu, beaucoup mieux qu’il y a un an ou quelques mois, ce qui revient au même, mais tu te sens encore sur le fil. Tu l’étais déjà avant, d’une autre manière — jusqu’où remonter dans le temps pour trouver un modèle de « normalité »? « C’est en 2017, lorsque tu rencontras en même temps la quétiapine et ta superstar que les choses commencèrent à vraiment merder pour toi, et blablabla. » Avant, alors? Non, quelque part, devant, un domaine qui t’es encore inconnu, dans lequel tu riras ou ne riras pas, aimeras ou n’aimeras pas, vibreras ou ne vibreras pas, banderas ou ne banderas pas. Joyeux Noël. 

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