La fosse

Des jours et des jours que je rechute. J’ai le sentiment d’être revenu au point de départ de ce journal. Je ne sens plus rien — sinon que je suis à la limite de l’autisme et du délire d’épuisement. Je suis fatigué, très fatigué, las, très las. Il n’y a pas d’autres mots. Je pars ce matin marcher une demi-heure en forêt dans le froid, harassé, me rappelant qu’il y a quelques semaines je courais presque. Quelque chose d’incompréhensible m’anéantit. Ne me sentais-je pas mieux? Ne me croyais-je pas en sortie de dépression? Je ne sais plus quand… Je crains de savoir ou d’estimer pourquoi les choses ont ainsi viré. L’Abilify est installé. Abilify, Xeroquel, même combat, mêmes effets indésirables? Les antipsychotiques me condamneraient-ils à rester englué vers le bas? Devrais-je prendre le risque d’arrêter l’Abilify — de moi-même, cela s’entend — pour tenter de remonter, quitte à redevenir maniaque en l’espace de deux semaines, quitte à me retrouver hospitalisé pour délire public — au moins reverrais-je Lola-la-Rousse? Une telle évolution serait-elle vraiment plausible? Ou alors dois-je simplement accepter le fait que mes cycles thymiques sont réellement longs, très longs et intenses, et qu’il ne pourra jamais en être autrement? 

Comment et pourquoi écrire sur la fatigue extrême et le vide? Les jours s’égrènent dans leur immobilité et leur indifférence. Tout ira de toute façon très vite désormais; dans quelques mois, quelques années, quelques décennies, tout s’arrêtera et toutes ces questions, avec ou sans réponse, disparaîtront dans le néant. 

Au moins dans l’hypomanie, la manie, voire au-dessus de la stratopause dans la manie délirante, même dans des zones où l’on met sa vie en péril, se sent-on pleinement vivant. Je relis des textes évoquant les « beaux jours » du printemps 2017, cette période où j’aimais presque mon trouble bipolaire, avant que ma psychose ne s’aggravât réellement — c’était le plus beau jour de ma vie. J’avais loué une jolie voiture noire et je roulais vers l’est, vite et sans effort, sur les routes secondaires des plaines et plateaux ondulés de la Champagne et de la Lorraine. C’était le 3 mai 2017. Le ciel était bleu, parsemé de blanc cumulus qui apparaissaient de plus en plus vastes, hauts et gris à l’horizon. Quelque chose d’énorme se formait là-bas. J’étais en chemin pour aller voir le concert de Fishbach dans l’église Saint-Donat à Arlon, en Belgique, dans le cadre du festival des Aralunaires. Je planais, je planais considérablement, bien plus que jamais auparavant. Bien sûr je fumais de l’herbe de la mi-journée jusqu’au crépuscule. Mais ce n’était qu’ajustement et apport secondaires. Le moteur de mon ivresse se trouvait à l’intérieur de mon cerveau. Avec l’arrivée précoce du printemps j’avais expulsé la dépression et m’étais mis à grimper sans question à travers l’hypomanie: je ne travaillais pas, j’avais suffisamment d’argent de côté; je me trouvais dans de parfaites conditions pour expérimenter et appécier un bonheur, une euphorie, une excitation et un hédonisme inconditionnels — la face brillante du trouble bipolaire, le piège doré, la pente pleine de charmes ne menant nulle part sinon au paradis intérieur — quoiqu’il puisse advenir ensuite. C’était le 3 mai 2017. J’étais en chemin pour voir mon idole musicale se produire avec son groupe dans une église — une église! Je passerais au travers d’une terrible tempête à la frontière entre la France et la Belgique, terminerais la route peu de temps avant le concert, m’assierais au premier rang dans l’église, recevrais une bouffée d’émotion incroyable et verrais un tunnel s’ouvrir dans le paysage de lumières et stroboscopes comme une voie vers un autre univers; aurais une courte conversation avec Fishbach après le concert (elle commenterait le design de mon carnet et y laisserait une sympathique dédicace), boirais une pinte de bière et une grande tasse de café dans un bar du centre-ville désert, circulerais extatiquement dans ma voiture au long des rocades urbaines en ressentant d’étranges modifications de la gravité; prendrais finalement le chemin du retour, après minuit; une fois en France, environ trente kilomètres au sud de la frontière, je serais contrôlé par les douanes, un joint d’herbe, rouge et chaud, dans le cendrier, près de ma pleine petite boîte de réserve, et saoulerais les agents avec un discours improvisé et ininterrompu — « je suis un écrivain, je reviens juste d’un concert de Fishbach, vous connaissez? Non? Vous devriez écouter, c’est formidable, sa musique m’inspire beaucoup, regardez dans le coffre, ce ne sont que les chouettes articles offerts à l’entrée du concert, OK, OK, de ce côté-ci de la voiture, n’avez-vous vraiment jamais entendu parler d’elle?… » — jusqu’à ce qu’ils me laissassent partir par miracle, sans plus de questions; je crierais ma joie aux étoiles dans le ciel, me perdrais dans le réseau compliqué des petites routes précédant ma banlieue, arriverais après le lever du soleil au travers de champs de brume, dormirais à peine avant de me préparer pour le concert suivant, le soir-même, à La Cigale, à Paris — Fishbach encore, bien sûr, pourquoi le préciser? Deux concerts en deux jours, j’étais juste un groupie. C’était le 3 mai 2017. C’était le plus beau jour de ma vie. J’étais précisément sur le fil entre la raison et la folie, l’hypomanie et la manie, au point d’orgasme cérébral précédant un sinueux dédale mental. Sous mon parapluie, fumant, le dos pressé contre les murs de l’église Saint-Donat, au sommet de la colline d’Arlon, transi, stupéfait et bouleversé, j’écoutais Fishbach faire des vocalises avant le concert et il n’y avait rien d’autre à vivre. 

« Je veux une vie de printemps », dit une chanson de Grand Blanc. « Mais je ne l’obtiendrai sans doute pas », ajoute Vincent Tristana, qui ressort dans la froide grisaille marcher jusqu’au centre-ville et acheter un paquet de cigarettes, lent, nonchalant et hagard, seul, plus que jamais seul. Sous-vivre ou sur-vivre, le sous-titre de son blog, ne lui est jamais apparu autant criant de vérité. « La solitude n’est qu’un sentiment », se dit-il. « La vie n’est qu’une brève et absurde étape », siffle une voix. Quand et comment en profiter à nouveau? 

Sur Twitter, Mat Osman, le bassiste du groupe Suede, écrit: « Feels like a week to listen to some lost classics. What’s your favourite ‘why wasn’t this massive’ album? Bonus marks if they sound gorgeous on headphones. » Intrigué, je réponds: « À ta merci from Fishbach (2017). Gently huge in France though according to my knowledge quite ignored in anglo-saxon countries. A great artist and band. Wonderful on headphones. » Une demi-heure plus tard, une fenêtre de notification m’avertit que Mat Osman a aimé ma suggestion. Thank you, Mat. 

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