L’effondrement ou la loi de l’emmerdement maximum

En revenant de la montagne, j’avais bien en tête ce projet de continuer à chasser les endorphines à coup de sorties en courant ou de sessions de rameur en appartement. Mais oui. Mais c’était bien beau d’avoir envie. Au bout de quelques jours, je dus me rendre à l’évidence: mes efforts ne payaient pas. J’arrivais à sortir plus d’une heure sans forcer mais avec ennui; aucun plaisir chimique ne s’en suivait. Fitter, happier, mon cul. Pire: les efforts me firent craquer, moralement et physiquement. Je retombai soudainement au plus bas, avec dans la gueule l’idée que, efforts ou pas, je traînais désormais derrière moi quatorze mois de dépression sévère, avec une forme de résignation, comme si cet état était désormais mon état naturel, comme si je n’avais plus qu’à attendre patiemment la mort dans ce long couloir sans lumière et sans âme. Certains matins, même activer la machine à café me demandait un effort prodigieux; si j’arrivais à prendre une douche, je considérais la journée comme réussie. Dans la grande colonie des relations entre dépression et processus inflammatoires, ma hanche droite se mit à hurler, allant jusqu’à rendre pénible la moindre sortie au supermarché. Intellectuellement, j’étais littéralement incapable de me concentrer sur quoi que ce soit: sur ma table de nuit reposaient divers ouvrages tous ornés d’un marque-page en tout début de volume. Même la musique me renvoyait de nouveau le plus souvent à l’indifférence. Qu’avais-je à dire? Que je restais allongé des journées entières à m’emplir de vide et de silence? Que je battais des records de coucher en, couvre-feu aidant, allant chercher le marchand de sable parfois dès l’obscurité tombée, bien avant vingt heures, me réveillant ensuite aux aurores avec la perspective de devoir remplir de néant un grand jour béant? Je me raccrochais parfois aux actualités — quelle blague: ouvrir Instagram pour voir Fishbach publier quelques indices de la progression de l’enregistrement de son prochain disque. Djamel passait parfois me rendre visite, comme pour se rendre compte que de mon côté du monde la souffrance existait bien aussi: lorsque je n’étais pas au plus mal, je le laissais utiliser mon matériel sonore pour qu’il enregistrât sur son smartphone ses compositions de rap — et je me demandais un peu jaloux et émerveillé comment un mec de la street ayant arrêté l’école à dix ans était capable d’emmagasiner tant de paroles uniquement dans sa mémoire avant de les caler sur des instrumentaux péchés pratiquement au hasard et au dernier moment sur YouTube. Un jour, il m’annonça qu’il avait composé un morceau plus ou moins sur ou à partir de moi. « Comment ça s’appelle? » — « Fishbach ». Évidemment. « Mais avec moi, pas de conneries, on ne parle pas de terrorisme; juste d’amour et de respect. »

Ma psychiatre m’avait prescrit un médicament qui me permettait à nouveau d’avoir une activité onanique digne de ce nom. J’eusse pu aimé être pété de thunes pour concrétiser les vieux projets staniens. Envie ou pas, j’étais cela dit financièrement plus que jamais au bord du gouffre. Il me restait un mois et demi avant de reprendre le travail et pouvoir recevoir de nouveau un salaire correct. De quelle marge de manœuvre disposais-je? La question n’était pas tant de savoir si travailler me ferait du bien mais bien plus de savoir si je pourrais effectivement travailler — j’étais incapable de ne pas repenser à l’énergie invraisemblable que j’avais pu déployer dans ma phase maniaque précédente: encore combien de temps de convalescence, de récupération, devais-je compter devant moi? Eh! Six mois jour pour jour après avoir commencé mon journal, je n’avais au final guère progressé. Le trouble bipolaire est un sport d’endurance dans lequel l’abandon est interdit sous peine de mort.

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