Épilogue: psychose, perversion, et terrorisme

Lundi 15 mars 2021 — 67e semaine de dépression

Il est temps d’en finir, de poser un point final, de dire les choses crûment et, si possible, de laisser une trace, qui circulera, ou non, avec le temps, et donnera peut-être à réfléchir. Cut the crap. Fini les scénettes et coups bas pseudo-littéraires tournant autour du pot. Dans deux semaines je reprendrai le travail et je tiendrai ou je ne tiendrai pas. Mais il n’est pas question de ça ici. Il est question de ce qu’étaient ce blog et les efforts physiques qui l’encadraient dans la vie de tous les jours: un échec. Je n’ai pas trouvé dans l’écriture la thérapie que j’espérais trouver et surtout je n’ai pas fait le deuil de mes phases maniaques antérieures. Sans doute parce que, comme je l’ai évoqué plus haut, je n’ai pas dit les choses clairement, que je ne me suis pas assez mis à la place des autres. Peut-être aussi parce que ces phases me marqueront à vie. Je ne vais pas ici réexpliquer ce qu’est être bipolaire. Je ne vais même pas redécrire ce qu’est de vivre au quotidien une dépression profonde et résistante aux traitements classiques: on me demande parfois comment j’occupe mes  journées; on n’occupe pas ses journées lorsqu’on est au fond du trou: on les regarde défiler dans la vacuité et l’impuissance à vivre. Je voudrais seulement ici que le lecteur comprenne à quel point le trouble bipolaire peut être une maladie très grave, à quel point ces phases maniaques, d’excitation, d’euphorie, de surpuissance physique et de délires, où le malade perd contact avec la réalité, peuvent avoir des conséquences sociales et existentielles dramatiques, qui nourrissent et entretiennent ensuite les phases dépressives (ce que l’on pourrait nommer l’entropie bipolaire). « Jusqu’ici tout va bien. » Jusqu’ici tout ne vas pas si mal, au fond — mais j’ai bien conscience que j’ai fait partie de ces égarés qui terminent suicidés, à la rue, en prison, avec un bracelet électronique, ou pire (abattu par les forces de l’ordre, par exemple).

Il n’est pas facile d’être qui je suis. Pas seulement parce que dans mon immeuble les autres résidents me considèrent comme fou à lier. Je l’ai dit, je le répète: les phases de manie délirante dans le trouble bipolaire laissent des séquelles, des cassures dans un chemin de vie comme vous pouvez difficilement l’imaginer. C’est une litote: mais il n’est guère aisé de se remettre d’une première phase maniaque survenue à l’aube de la quarantaine au cours de laquelle on claque sur un coup de tête la porte de toute une vie entamée à l’autre bout du monde — abandonnant à jamais une carrière professionnelle plutôt brillante, l’amour de sa vie, et les conditions matérielles châtoyantes enrobant le tout — pour rentrer « au pays » en espérant tout recommencer à zéro.

Dans les précédents textes de Bipolaroid, les yeux dans le rétroviseur, j’ai ressassé sous toutes formes de poésie non autorisées ma passion pour la musicienne Fishbach. Mon père m’a une fois fait remarquer: « on sent qu’elle est toujours là. » Elle sera toujours là. Mais je suis allé chercher dans son entourage ce que je voulais vérifier: oui, je l’ai bien profondément harcelée. Dans une contrition enjolivée et maquillée, j’ai avoué, confessé, demandé pardon dans le vide. Mais les lecteurs ne s’y seront pas trompés: tous mes demi-mots cachaient la vérité — j’avais été profondément amoureux d’elle et je m’étais inventé un double d’elle venu d’un univers parallèle qui m’aimait en retour. Mon psychiatre de l’époque l’avait bien compris: la fishbachomanie et cette drôle d’érotomanie métaphysique constituaient une pierre angulaire de ma maladie. Sur tous les réseaux sociaux possibles, j’ai harcelé le monde entier avec ma passion et mon amour pour Fishbach. Comment les gens me percevaient-ils? Comment elle-même pouvait-elle juger ces débordéments « littéraires » qui lui arrivaient de toute part? Qui étais-je aux yeux des autres sinon un psychotique pervers narcissique, beau parleur, rêvant de séduire une chanteuse trop jeune, trop belle, trop célèbre pour lui?

S’il n’y avait eu que ça… Rares sont les personnes qui m’ont renvoyé directement aux extrêmes avec lesquels j’ai flirtés au cours de l’année 2019: mes frères, dans des accès de colère, et Kamel, un pote de la rue qui m’aura à l’époque plus d’une fois surpris dans des gesticulations publiques que mes écrits sur internet ne montraient pas. Allez demander à ce type deux mots clés me définissant: il vous citera « Fishbach » et « djihadisme ». Lui et un de ses amis me l’ont confessé il y a peu: j’aurais un jour, en plein marché sur la grand place publique de ma ville, hurlé « Allah akbar ». Je ne m’en rappelle pas. Mais je me rappelle de bien d’autres choses qui me laissent penser que leur témoigagne est à prendre au sérieux. Lorsqu’à l’époque je harcelais mon père en lui demandant s’il avait lu mes blog et s’il pouvait me décrire de quoi ils traitaient, ses réponses différaient peu de celles de Kamel: « De Flora Fischbach… Et d’attentats… », bredouillait-il, gêné et exténué. Craignait-il au fond de lui-même de voir son fils devenir un fanatique choisissant de partir en Syrie rejoindre les rangs de l’État islamique?

Que se passa-t-il dans mon cerveau malade? Comment en arrivai-je un beau jour de février 2019 à créer un site internet qui connut ensuite de multiples moutures et diverticules et qui s’intitulait: Fishbach Program: New Insights Into Terrorist Attacks (littéralement, « Le programme Fishbach: nouvelles perspectives sur les attentats »)? Pourquoi cette association? Avais-je tellement perdu contact avec la musique pour avoir oublié que les « attentats » que Fishbach pouvait évoquer dans son disque n’étaient, de son propre aveu, que des « attentats amoureux » (ces épisodes passionnels où l’on porte atteinte à l’autre, où l’on tire sur lui à bout portant)? Non, Fishbach ne devait pas simplement me voir comme un psychotique pervers et encore moins comme l’agent double de la CIA que je prétendais parfois être dans la blogosphère. Elle devait me voir comme Kamel me voyait: un déséquilibré extrêmement suspect sinon dangereux. Si mes textes restaient délirants et peu compréhensibles, la récurrences des références au terrorisme sous toutes ses formes et en particulier celui de l’État islamique, associé à sa personne et à ce titre obscur (un « programme »?!) avaient de quoi être profondément inquiétants.

Entre autres hallucinations accoustico-verbales (rappelons que je faisais de la télépathie avec l’ensemble de la planète), dès le mois de février 2019, je me mis à entendre des voix de l’État islamique, un État islamique « underground », du futur, capable de manipuler les consciences à distance via des moyens, disons, pour reprendre mes termes de l’époque, « cyber-quantiques », si cela peut avoir un sens. Ces voix, généralement extrêmement menaçantes, m’intimaient clairement, entre autres, de me préparer à recevoir et épouser une musulmane radicale et « extrêmement entraînée » — en d’autres termes de me convertir à l’Islam voire de devenir moi-même islamiste. Lorsque je n’étais pas envahi par ces voix, je passais des jours et des nuits entières à sillonner des banlieues et à apprendre: l’Islam que je rencontrais n’était jamais rien d’autre qu’un Islam pacifique. Mes propos étaient maladroits, gênants: c’était moi qui passais pour un terroriste.

Les voix se mirent à m’imposer des tests. Je devais pouvoir réciter toutes les conditions pour devenir musulman. Je devais arrêter de manger du porc et de boire de l’alcool. Bien plus grave, un jour, sur le quai d’une gare de la proche banlieue parisienne, je croisai un psychiatre d’un hôpital public que je connaissais. Il était tôt et le soleil se levait à l’est comme une énorme boule de feu dans le ciel pur. Une voix forte et ferme, en anglais, surgit en moi: « tu es l’otage de l’État islamique technologique, ne l’oublie pas, tu as une minute pour lâcher toute ta haine: le terroriste, tu le sais, c’est lui. » J’étais dans un tel état de démence que je voyais des pourcentages apparaître dans mon cerveau qui m’indiquait ma réussite au test. Je me mis à hurler des propos effrayants à l’adresse du psychiatre; qu’il n’était qu’un nazi et que son établissement était une chambre à gaz; ajoutant sans doute que Daesh le rattraperait tôt ou tard — avant de prendre la fuite. Plus ridicule mais non moins inquiétant, je me mis en devoir de chanter régulièrement à gorge déployée et en public la chanson « Ajmal Logha » de Fishbach (sa version en arabe de « Un beau langage »). Une chanson d’amour, certes. Mais que pensèrent les passants qui me virent la chanter en faisant la prière musulmane devant le commissariat de police du quatorzième arrondissement de Paris sur la porte duquel j’avais collé une feuille avec toutes les coordonnées de mes sites internet (j’étais bien devenu avant tout un spécialiste analyste du terrorisme, non?)? Et que pensèrent les policiers qui m’arrêtèrent une fois où je paradais au milieu d’un carrefour derrière des lunettes noires le casque vissé sur les oreilles, utilisant mon smartphone comme un microphone dans lequel je hurlais avec rage les paroles de la chanson? Je partais complètement en vrille. Je fus hospitalisé, une nouvelle fois. Ma phase maniaque s’essouflait, les voix disparurent, je n’écrivais plus rien de nouveau sur internet. Cependant, je demeurais persuadé d’avoir fourni un travail considérable: j’imprimai quelques 600 pages mêlant ma passion pour Fishbach, mes histoires de « survie » aux troubles psychiatriques et toutes mes réflexions désordonnées et douteuses sur le terrorisme et partis harceler la DGSI avec mon gros dossier noir contenant toutes mes coordonnées personnelles. Devant mon insistance, ils me donnèrent les coordonnées de l’Unité de Coordination de la Lutte Anti-Terrorisme (UCLAT). Je me mis à harceler par téléphone ladite unité: je voulais à tout prix savoir ce qu’ils pensaient de mon « œuvre ». Comme réponse, je reçus rapidement — tristement symboliquement le 3 octobre 2019, jour de l’attentat à la Préfecture de Police de Paris — un appel sec du Centre de Prévention contre la Radicalisation et les Violences. Étais-je fiché S? Possiblement. Kamel, que j’hébergeai à une ou deux reprises dans cette période, me semonça encore une fois: il était temps d’arrêter les conneries, temps d’arrêter de parler ainsi à tout va de terrorisme. « Garde Fishbach / Elle est pas fichée par la BAC / Mais laisse tomber les attentats / Personne ne t’en voudra » improvisa-t-il en rappant.

Toutes ces histoires sont loin. Mais toujours cette question: pourquoi? Pourquoi m’être ainsi senti menacé par, sous l’emprise d’une telle idéologie? Combien de personnes au-delà de celles que j’ai pu nommer m’ont-elles vu comme un terroriste potentiel? Aurais-je pu passer à des actes criminels? Ma psychose était devenue incontrôlable. Etais-je donc désespéré et seul à ce point? N’avais-je pas d’autre échappatoire?

Je voulais terminer ce blog par un résumé succinct et authentique, un témoigagne sans filtre. J’espère y être arrivé, dans le dédale sans fin des souvenirs de cette longue crise maniaque qui m’habita durant une bonne partie de l’année 2018 et presque toute l’année 2019. Vous qui me lisez aurez compris que le chemin devant moi est encore long et incertain. De quoi ai-je le plus peur: de rester dépressif à vie après de si violentes et conséquentes phases maniaques? Ou de devoir affronter dans le futur des crises encore plus violentes et de terminer en UMD (Unités pour Malades Difficiles)?

Entre les deux, existe tout un faisceau de trajectoires intermédiaires. Mais, allez: au vu de tout de qui a été vécu et écrit, je ne peux m’empêcher à moyen terme de faire LA grande hypothèse — Fishbach sort un nouvel album encore meilleur que le premier et du jour au lendemain, dans un subit shift de mon commutateur thymique, je me retrouve propulsé dans un printemps garni de fleurs hypomaniaques, retombant dans une douce adolescence… Et je marche, et je marche, et je me perds, en musique. Pour le meilleur? Pour le pire?

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