Clinique, Jour 2

Tu avais dit que tu arrêtais, Tristana! Que ce blog de merde était fini… 

Autant tuer le temps dans les éclats de pathos en attendant que le temps ne me tue. Je n’arrive pas à lire. J’arrive à peine à zapper sur la TV. Confinement préliminaire oblige, mes parcours géographiques se limitent à des allers et retours entre ma chambre et le patio fumeurs et ma chambre et la machine à boissons. Je regarde le curseur de l’ordinateur clignoter. J’ai déjà envie de fumer. Mais les cigarettes n’ont pas de saveur, comme si la nicotine se perdait quelque part et n’atteignait pas le cerveau, et se montrent si vilaines dans mes doigts parkinsoniens. Seule la vue sur les pâquerettes de la pelouse leur donne un quelconque intérêt.

Je persiste dans la franchise lorsque le personnel médical me demande comment je vais. « Vous allez bien? » — « Non. » Les infirmières ont l’air contrit, le psychiatre qui me suit me dit que je ne renvoie pas une apparence si négative. Je ne sais pas. Sans doute était-il temps. Sans doute suis-je bien mieux ici que chez moi, cet appartement chargé des stigmates de tous mes délires passés et de mois et mois de prostration dans la dépression. Il faudra encore que je déménage. Mais…

Combien de temps vais-je rester ici? Un mois? Deux mois? Six mois?… Découvrirai-je le charme —  l’efficacité? — des électrochocs?…

Pour l’heure, on m’a tout augmenté: double dose de lithium, triple dose d’Abilify, Tertian quatre fois par jour. Je dors sur commande entre vingt heures trente et midi mais tremble comme une merde à peine réveillé.

Est-ce le miroir de la salle de bain ou ai-je vraiment pris dix ans en un an et demi? Je fêterai mes quarante-cinq ans ici, dans cette enceinte. Comme cadeau je veux un casque JBL de haute définition de vaste spectre fréquentiel, de la sorte je pourrai peut-être me pencher sur le défi que m’a une fois, il n’y a pas si longtemps, lancé Simon: établir une liste des meilleurs albums du vingt-et-unième siècle. Quarante-cinq ans… Les cinq années derrière moi auraient pu être les plus belles de toute ma vie — elles ont été les pires.

Dans l’ambulance qui m’a conduit jusqu’à la clinique depuis l’hôpital où je me suis rendu de moi-même en urgence il y a une semaine, les horizons de la France du vide me semblent ternes, monotones. Dans mes rêves nocturnes, où je suis jeune, sain, où je cours comme une gazelle et bande comme un âne, l’Amérique du Sud et Christina sont là, encore et toujours. Dans ce que je pourrais appeler Bipolaroid v1.0 (tous les articles précédant celui-ci), j’ai parlé à n’en plus finir de Fishbach, de ô mon Dieu tant de concerts de ma Déesse ratés, mais la vraie cicatrice est derrière: une partie de moi n’est jamais revenue en France, une partie de moi ne s’est jamais remise de cette fausse foi, de cette illusion tissée alors dans les ficelles d’une courte et intense manie inconnue — que seul le terme à l’expatriation pouvait vaincre mes tendances dépressives, que les racines du mal n’étaient qu’environnementales et non intérieures. Promis, promis, promis: lors de ma prochaine phase maniaque — s’il en vient une —, je ne ferai pas dans la demi-mesure en termes de voyage pathologique — je partirai vivre comme un mendiant à Buenos Aires, Montevideo ou Valparaíso. Tristes tropiques ou terres de bonne espérance?

4 commentaires sur “Clinique, Jour 2

  1. On veut cette liste. Pourquoi pas une liste de phase ascendante et une liste de phase descendante ? En attendant prends soin de toi et continue à nous donner des nouvelles. >  >

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  2. Ah, j’ai connu ça ! Perso, je crois que les relations amoureuses naissantes génèrent naturellement de l’hypomanie voire de la manie, ce qui les rend plus scintillantes. Ça m’arrive souvent… avant que la dépression prenne le relais. La clinique, c’est le royaume de la chiantise où fumer devient un acte de résistance devant les milliards de privation ! Courage à toi, je suis une lectrice fidèle et je me reconnais beaucoup dans tes témoignages. Ça fait du bien.

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